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Laurent Guizard

Climat : La forêt change

N° 372 - Publié le 6 mai 2019

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Que deviendra la forêt sous le climat du 22e siècle ? Une étude prospective démarre en Bretagne.

Comment la forêt bretonne va-t-elle évoluer avec le changement climatique ? Le Centre régional de la propriété forestière (CRPF) a lancé en janvier une étude prospective pour le comprendre. La mission de cet organisme est de « développer la gestion durable des forêts privées », résume Michel Colombet, le délégué régional Bretagne du CNPF(1) à Rennes. Cet établissement public, important dans une région où 92 % de la forêt est privée(2), indique à chaque propriétaire forestier « quels types de coupes sont autorisées et à quelle dimension une essence(3) peut être récoltée(4). »

Coordonnée par Anne-Pernelle Duc, ingénieure forestière au CRPF, l’étude(5) veut dessiner le portrait de la forêt en Bretagne et dans les Pays de la Loire à l’horizon 2100. Une date cohérente par rapport au cycle de production des arbres : entre sa plantation et sa récolte, il faut attendre un siècle pour un chêne ou un hêtre, cinquante ans pour un châtaignier.

Déficit hydrique

La première partie de l’étude, réalisée par Météo France, est une remontée dans le temps jusqu’en 1959. Les ingénieurs forestiers veulent quantifier le stress hydrique des arbres, autrement dit savoir s’ils ont toujours accès à la même quantité d’eau. Si un arbre n’arrive plus à puiser de l’eau dans le sol, il arrête la photosynthèse et vit au ralenti.

L’indicateur utilisé s’appelle “l’évapotranspiration potentielle”. Cette ETP mesurée en millimètres ne dépend pas de la pluie ou du sol : elle est calculée en fonction de l’ensoleillement, de la température, du vent et de l’humidité de l’air. Pour faire simple, disons qu’elle correspond à la vitesse à laquelle l’eau versée dans une coupelle s’évapore... Mais l’évapotranspiration dépend aussi de la transpiration des plantes. Son calcul est complexe. Dans une région où l’ETP est très élevée, les arbres s’en sortent si les pluies sont abondantes ou si le sol a des réserves en eau. Pour connaître le déficit hydrique, les ingénieurs forestiers font le calcul suivant : précipitations moins évapotranspiration potentielle (P - ETP).

Entre 1959 et 2018

« Avec le changement climatique, l’évapotranspiration devient de plus en plus importante, explique Michel Colombet. Si l’on considère que les précipitations n’évoluent pas, nous aurons un déficit hydrique plus important. » Météo France a calculé l’évapotranspiration potentielle sur quatre périodes, entre 1959 et 2018 (voir cartes p. 14). Résultat : l’augmentation de l’ETP est nette en soixante ans, surtout sur la période 1989-2018. Le climat change déjà.

D’autres paramètres météo, dont dépend la santé des arbres, sont pris en compte dans l’étude : les températures moyennes, la température minimale annuelle (des arbres sont victimes des gels tardifs), le nombre de jours de chaleur (plus de 25 °C), la température moyenne des mois d’été (quand les arbres souffrent du manque d’eau). Pour établir les cartes des prévisions climatiques (précipitations et températures) jusqu’en 2100, le CRPF se base sur les scénarios climatiques du Giec(6). « Plusieurs évolutions sont observées en forêt depuis longtemps, explique Michel Colombet. Des arbres poussent moins bien, certaines essences se plaisent davantage, des maladies s’étendent et progressent vers le nord. Nous voulons relier les observations sur l’état sanitaire de la forêt avec ces cartes. » En Bretagne, sept correspondants du Département de la santé de la forêt (DSF) repèrent les pathogènes, les maladies et les dépérissements en observant le feuillage. « L’un des objectifs est de corréler les défoliations(7) avec l’évolution du climat, précise Anne-Pernelle Duc. Les exigences climatiques des différentes essences étant connues, nous voulons émettre des hypothèses sur la situation entre 2050 et 2100. »

Le hêtre menacé

L’un des parasites désormais présent partout en Bretagne, excepté dans les monts d’Arrée plus froids, est la chenille processionnaire du pin. Un autre problème récent est la maladie de l’encre du châtaignier. Ce champignon, qui vit dans l’eau du sol et qui s’attaque aux racines, est freiné par des hivers froids. Que se passera-t-il sous un climat plus chaud ? Parmi les essences qui souffrent, citons aussi le hêtre, plus sensible à la sécheresse que le pin sylvestre ou le chêne rouvre. Si la température s’élève et que l’humidité diminue, le hêtre pourrait être menacé en Bretagne. Le chêne pédonculé, qui exige beaucoup d’eau, ne résistera pas à de grandes sécheresses. Son cousin le chêne vert a besoin de chaleur. Il fait partie des essences favorisées par le réchauffement climatique.

Les ingénieurs forestiers prennent aussi en compte des paramètres très localisés. Car la vie des arbres ne dépend pas seulement de leur alimentation en eau, mais aussi de la richesse du sol, de sa texture, de son relief et de son exposition... En s’appuyant sur les résultats de l’étude prospective, le CRPF pourra donner ce type de conseil aux propriétaires forestiers : « Avec telle essence, vous ne risquez pas d’avoir trop de problèmes à l’avenir. Vous pouvez en planter. Celle-ci, par contre, souffrira des sécheresses estivales. Si vous souhaitez quand même en planter, faîtes-le dans un sol profond sur le versant nord. » Michel Colombet résume la situation : « La station forestière(8) peut compenser le surplus d’évaporation du climat. »

Pour s’adapter au changement climatique, une autre action consiste à choisir des graines et des plants d’origine méridionale. Sans sous-estimer le danger d’introduire des essences extérieures, avec leur cortège de parasites, insectes, champignons, bactéries et virus ! Les graines des pins de Douglas de Californie sont ainsi préférées à celles de l’État de Washington, plus au nord. Pour le chêne rouvre, les ingénieurs forestiers testent des plants du sud de la France, notamment du Tarn, et les comparent avec leurs cousins armoricains.

Les ingénieurs forestiers Michel Colombet et Anne-Pernelle Duc étudient l'évolution de la forêt bretonne.

Risque d’incendie

Enfin, un autre paramètre est à prendre en compte : le risque d’incendie. Si le climat breton « évapore davantage », s’il devient de plus en plus aquitain, il serait tentant de planter des pins maritimes venus des Landes, où ils ont grandi dans des sols humides. Sauf que cet arbre est très inflammable ! Des espèces moins sensibles au feu sont préférables, comme le chêne rouge d’Amérique. Sous ses grandes feuilles et son couvert sombre, il préserve l’ambiance mystérieuse de la forêt bretonne... Ces recherches prospectives donneront lieu à deux études, pour la Bretagne et les Pays de la Loire, qui seront publiées en fin d’année.

Des chênes, des châtaigniers, des pins...

La forêt recouvre 14 % du territoire de la Bretagne(9). Sa surface, qui augmente de 3000 hectares chaque année, a progressé de plus de 58 % depuis 1981. Les arbres colonisent les landes, les friches, les fonds de vallées et les terres qui ne sont plus cultivées. Cette forêt est morcelée mais répartie sur l’ensemble du territoire régional. Elle est composée de feuillus à 74 %. Les essences les plus importantes sont les chênes pédonculé et rouvre, suivis du châtaignier et du hêtre. Parmi les autres feuillus, très variés, citons le frêne, le bouleau et le saule. Les résineux représentent 26 % des essences, notamment les pins sylvestre et maritime, l’épicéa de Sitka et le Douglas. La forêt a un rôle écologique important, notamment pour la biodiversité, le stockage du carbone, la préservation de la qualité de l’air et de l’eau. Le bois est également une source d’énergie renouvelable.

Nicolas Guillas

(1) Antenne régionale du Centre national de la propriété forestière (CNPF).
(2) Les plus grandes sont celles de Paimpont, La Guerche, Quénécan, Lorge et la Hardouinais.
(3) Une espèce d’arbre.
(4) Ces critères sont définis par un schéma régional de gestion sylvicole, lié au programme régional de la forêt et du bois.
(5) Financée par la Direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt de Bretagne. (6) Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.
(7) La défoliation est la perte des feuilles.
(8) La station forestière est l’équivalent du terroir pour le vigneron. Elle correspond à une surface de terrain, dont les paramètres physiques et biologiques homogènes sont favorables à une essence particulière.
(9) Chiffres et données extraits du Programme régional de la forêt et du bois de Bretagne. Le Morbihan est le département le plus boisé avec 127000 hectares, l’Ille-et-Vilaine compte 72 000 hectares de forêts.

Anne-Pernelle Duc
tél. 02 99 30 00 30
anne-pernelle.duc@cnpf.fr

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