Des médecins sous influence ?

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N° 377 - Publié le 9 décembre 2019
Émilie Veyssié
Le médecin généraliste Pierre Frouard a coordonné l'étude avec des chercheurs de l'Université de Rennes 1, du CHU de Rennes et de l'Inserm.

Une étude montre que des médecins ayant reçu des cadeaux de firmes pharmaceutiques prescrivent différemment.

Les médecins généralistes qui n’ont jamais reçu de cadeaux des firmes pharmaceutiques prescrivent des ordonnances moins coû-teuses et plus efficaces que celles de leurs confrères. » Telle est la conclusion d’une étude parue en novembre dans le British medical journal. Le cadeau d’un laboratoire, appelé aussi “avantage”, est par exemple un repas, une nuit d’hôtel ou une invitation à un congrès médical.

Les données de 41 257 médecins

Une équipe de sept enseignants chercheurs et ingénieurs de l’Université de Rennes 1, du CHU de Rennes et de l’Inserm, a réalisé l’étude. Ces chercheurs ont souhaité répondre à la question de l’influence des cadeaux sur les prescriptions médicales. Pour cela, ils ont croisé les données de Transparence santé1 et du Système national des données de santé2 pour l’année 2016. Une première en France. Quatre mois de travail ont été nécessaires pour analyser les données des 41 257 médecins généralistes. Deux tiers d'entre eux ont bénéficié d'un cadeau au moins. Ceux qui ont perçu l’équivalent de plus de 1 000 ¤ dans l’année rédigent, en moyenne, des ordonnances cinq euros plus coûteuses que leurs confrères qui n'ont rien reçu. « Ils prescrivent moins de médicaments génériques, pourtant moins chers et tout aussi efficaces, résume le médecin généraliste Pierre Frouard, enseignant à l’Université de Rennes 1 et coordinateur de l’étude. Ces médecins ordonnent davantage de benzodiazépines, des médicaments jugés à balance-risque défavorable3 par l’Assurance maladie. »

Pour calculer l’efficacité des prescriptions, les chercheurs se sont basés sur les indicateurs utilisés par l’Assurance maladie4. « Ces indicateurs sont critiquables, reconnaît Pierre Frouard. Mais il n’en existe pas d’autres aujourd’hui, validés scientifiquement, qui permet-tent de dire si l’on prescrit bien ou moins bien. » L’étude montre« une association entre la réception de cadeaux et le coût des prescriptions, poursuit-il. Cela ne signifie pas, pour autant, que recevoir des cadeaux implique de prescrire moins bien ou plus cher. » Pour le médecin généraliste Jean-Paul Hamon, président de la Fédération des médecins de France, « les personnes retiennent de cet article que les médecins sont vendus à l’industrie pharmaceutique. C’est faux. On ne peut pas dire qu’ils prescrivent cher et mal. »

Une formation indépendante

Comment établir un éventuel lien de cause à effet ? « Il conviendrait de mener une étude expérimentale, en testant l’influence des labora-toires sur des médecins tirés au sort, complète Florian Naudet, co-auteur de l’étude et professeur à l’Université de Rennes 1. Mais en attendant, cette association interroge. » Pour éviter une éventuelle influence des firmes pharmaceutiques, Pierre Frouard recommande une formation médicale indépendante des laboratoires, tout au long de la carrière des médecins.

Émilie Veyssié

1. Les firmes pharmaceutiques doivent déclarer les liens d’intérêts des professionnels de santé depuis la loi Bertrand du 29 novembre 2011, à la suite du scandale du Mediator. Co-auteurs de l'étude, Pierre Frouard et Bruno Goupil n’ont aucun lien d’intérêt à déclarer.
2. Ce système comprend des données anonymisées sur les prescriptions, les patients et les médicaments remboursés.
3. Ces médicaments entraînent trop d’effets indésirables. L’Assurance maladie cherche à limiter leur prescription.
4. Les médecins qui atteignent les objectifs de prescriptions sont rémunérés par l’Assurance maladie. Il s’agit de la Rémunération sur objectifs de santé publique (Rosp).

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