Des tests précoces en Bretagne
L'épidémie est actuellement contrôlée dans la région. Le dépistage réalisé par le CHU de Rennes auprès de plus de 15 000 personnes a contribué à cette réussite collective.
La Bretagne est l'une des régions les moins touchées par l'épidémie de Covid-19. Deux cent cinquante-cinq personnes sont décédées dans les hôpitaux, auxquelles s'ajoutent 69 victimes dans les Ehpad1. L'excédent de mortalité est resté faible : entre début mars et mi-avril, il s'élève à seulement 2 % dans la région2. Sans le confinement, ce bilan aurait été bien plus lourd. L’hôpital de Rennes est l’un des acteurs de cette mobilisation réussie. Depuis le mois de mars, 410 patients porteurs du virus ont été pris en charge. Mais le CHU a aussi réalisé 15 000 premiers dépistages en trois mois3.
« Les différents cas identifiés en Bretagne ont été contrôlés et toutes les personnes infectées ont été prises en charge de façon très précoce, explique le professeur Vincent Thibault, chef du service de virologie au CHU de Rennes. Nous n’avons pas eu une grande épidémie. » En janvier, lui et ses collègues médecins, virologues et spécialistes des maladies émergentes, suivaient déjà la situation en Chine. « Nous nous demandions comment l'épidémie allait évoluer. Comme le Sras4 en 2003, elle pouvait s’estomper avec des mesures de prévention. Mais le nouveau virus, le Sars-CoV-2, n’a pas une létalité très importante : de nombreux patients sont asymptomatiques et des personnes voyagent avec le virus sans le savoir. Cela a joué en notre défaveur et conduit à la pandémie. » Le nouveau coronavirus entraîne le décès dans 0,5 à 1 % des cas, beaucoup moins que le Sras (10 %) ou qu’Ebola (50 %)… mais la guérison est beaucoup plus longue que prévue.
« Nous nous préparions »
L’infectiologue Matthieu Revest, qui organise au CHU la prise en charge des maladies infectieuses émergentes, souligne que « ce qui nous a surpris avec ce virus, c’est que les patients restent hospitalisés longtemps. Depuis le Sras puis le virus H5N1 en 2005, nous nous préparions à une pandémie. Mais les modèles prévoyaient que les patients pouvaient guérir en huit jours. Les malades du Covid-19 ont besoin de soins durant trois semaines ! Cela a presque paralysé le système de santé. »
Dépistage mis au point à Berlin
Dans la lutte contre le nouveau coronavirus, Vincent Thibault note une grande différence avec les épidémies précédentes. « Les séquences virales ont été rendues publiques très rapidement, grâce à Christian Drosten qui dirige l'Institut de virologie de l'hôpital universitaire de la Charité à Berlin5. Il a mis au point une technique de dépistage du virus et l’a diffusée de façon transparente. C'est un exemple exceptionnel de mise à disposition de données scientifiques. » Ce diagnostic a été optimisé par le Centre national de référence des infections respiratoires, à l’Institut Pasteur à Lyon. Une vingtaine de laboratoires de niveau 3 en France, c'est-à-dire équipés pour qu'aucun virus encore inconnu ne s'en échappe, sont alors entrés en scène. Parmi ces laboratoires de virologie, celui du CHU rennais a pu alors mettre en place le dépistage. Le test de biologie moléculaire, appelé PCR, est basé sur des prélèvements dans le nez des patients : la détection du génome du virus trahit sa présence. Cela permet de confirmer un diagnostic médical, car les symptômes compatibles avec le Covid-19 sont nombreux.
Un cluster près d’Auray
Le premier test réalisé par le CHU, l’établissement référent pour la région, remonte au 28 février. Il confirme qu’un premier groupe de personnes (cluster) a contracté le Sars-CoV-2. Neuf personnes à Crac'h et aux alentours, près d'Auray, sont testées positivement. « Nous avons réussi à identifier de façon systématique toutes les personnes infectées, se félicite Vincent Thibault. L’épidémie a ensuite pu être contrôlée dans le Morbihan. Il n’y a pas eu de tension dans les services cliniques. » Le laboratoire a aussi réalisé le test, révélé positif, sur deux étudiants rennais revenant de Venise, ainsi que sur une personne de retour du rassemblement religieux à Mulhouse. « Ces personnes identifiées rapidement sont restées chez elles. Je ne pense pas qu'elles aient transmis le virus. Le confinement au cas par cas a donné de bons résultats. » Une mission de dépistage conduite à Bruz, près de Rennes, a permis d'identifier un premier cluster en Ille-et-Vilaine, le 11 mars.
2 894 malades confirmés
Au cœur de la crise sanitaire, en mars et en avril, plus de 9 000 tests ont été réalisés au CHU, puis 6 000 le mois suivant. Les autres hôpitaux bretons ont également réalisé le diagnostic, notamment à Brest et Quimper. Ces dépistages ont permis de confirmer 2 894 cas de coronavirus en Bretagne6. « Nous avons testé beaucoup de personnes symptomatiques, cela a été suffisant pour encadrer l’épidémie », estime Vincent Thibault, qui souligne que les mesures sanitaires prises initialement ont porté leurs fruits. « Le confinement aurait pu être plus précoce, mais c’est facile à dire a posteriori. » Le virologue salue « les agences régionales de santé, qui ont fait un énorme travail en identifiant tous les cas.»
Après le déconfinement du 11 mai, vingt centres en France dont l'hôpital rennais ont été équipés d’une plateforme, pour réaliser jusqu’à 2 000 tests par jour. Depuis le 8 juin, un “Drive Covid-19” s'est ouvert sur un parking du site de Pontchaillou. En 24 heures, les médecins prescripteurs reçoivent les résultats du dépistage chez un patient. Ils le contactent pour l’informer s'il est positif, et lui indiquer la démarche à suivre pour se soigner… et pour ne pas transmettre le virus.
1. Établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes. Chiffres de l’ARS Bretagne, 5 juin 2020.
2. Contre 26 % au niveau national. Le Morbihan est le département le plus touché (8 %) et l'excédent de mortalité est plus élevé parmi les personnes de 65 à 74 ans (+ 15 %). Ces chiffres comparent 2020 aux années 2015-2019, entre le 2 mars et le 19 avril. Insee Bretagne, 9 juin 2020.
3. De mars à mai 2020.
4. Syndrome respiratoire aigu sévère. Lire “Sept coronavirus déjà identifiés”.
5. La publication scientifique, dont le premier auteur est Victor Corman, qui collabore avec Christian Drosten, est datée du 23 janvier.
6. Agence régionale de santé Bretagne, 5 juin 2020.
Vincent Thibault,
vincent.thibault@chu-rennes.fr
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