Autrefois répandu, ce requin va disparaître

Actualité

N° 384 - Publié le 12 novembre 2020
MUSEUM NATIONAL D'HISTOIRE NATURELLE
Ce dessin daté de 1680 est le premier à représenter un squale bouclé.

Samuel Iglesias a enquêté sur le squale bouclé. Observé en France depuis le 17e siècle, ce requin va disparaître des eaux européennes.

« Le squale bouclé est une espèce de requin qui a pratiquement disparu des eaux européennes », explique Samuel Iglesias, chercheur en ichtyologie1 à la Station marine de Concarneau2. En 2012, il a participé à un groupe de travail pour le Conseil international pour l’exploration de la mer3. À partir des données halieutiques des pays européens, le groupe évalue l'état  des populations de raies et de requins dans les eaux communautaires. Des espèces comme le squale bouclé sont absentes des jeux de données.
En France, le dernier spécimen a été pêché au large de Bayonne en 1981. Avec son collègue belge Frédérik Mollen, Samuel Iglesias remonte la trace du requin grâce à l’écologie historique. Il recherche des signalements historiques du squale dans les publications scientifiques, la presse quotidienne, la littérature, les manuscrits et les collections institutionnelles ou privées. « L’avantage du squale bouclé est d’être facilement identifiable dans les textes anciens par ses caractéristiques morphologiques. » Echinorhicus brucus possède sur la peau des “boucles” qui ressemblent à de grosses épines de plusieurs centimètres de diamètre.

Son huile pour l'éclairage

Le plus ancien document retrouvé est un dessin du requin réalisé par Philippe de la Hire4 en 1680, sur ordre de Louis XIV. « C’est le premier dessin qui définit scientifiquement l’espèce. » Un manuscrit portugais de 1750 décrit le squale bouclé comme le “poisson du pauvre”. L’huile de son foie est utilisée pour l’éclairage. En 1780, Henri Louis Duhamel du Monceau écrit le “Traité général des pesches”, qui mentionne la “chenille de mer”. La presse de l’époque relaye de nombreux noms pour le squale selon les régions : bouclé, chenille de mer, broucou, mounge clavela... Le poisson est populaire. Les chercheurs collectent plus de 1 000 références en huit ans. Une première étude a été publiée cette année5. « Jusqu'au 19e siècle, le nombre de signalements du requin augmente. » Cette observation s’explique par le développement des moyens de communication, notamment la presse. Les signalements diminuent au 20e siècle.

Dernière observation en 2018

Les derniers spécimens sont observés dans la Mer de Marmara en Turquie en 2013 et en Namibie en 2018. L’industrialisation de la pêche est en cause. « Le remplacement des voiliers par des navires à vapeur a multiplié par vingt la capacité de capture des poissons. » Le chemin de fer a démocratisé leur consommation. « Aujourd’hui, la pêche non sélective aggrave le problème. On pêche, puis on trie les poissons sur le pont. » Les poissons sont souvent morts avant d’arriver à bord. Pour sauver le squale bouclé, sa pêche devrait être interdite en Europe. Cette étude devrait contribuer à le faire connaître et le protéger.

MARIE HILARY

1. Science qui étudie les poissons.
2. Samuel Iglesias est maître de conférences au Muséum national d’histoire naturelle.
3. Organisme inter-gouvernemental qui coordonne la recherche sur les ressources et l’environnement marin dans l’Atlantique nord-est.
4. Membre de l’Académie royale des sciences.
5. L’histoire de la description du squale bouclé Echinorhinus brucus (Bonnaterre, 1788) Zoosystema, avril 2020.

Samuel Iglesias
samuel.iglesias@mnhn.fr

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