« Si l’on ne fait rien, l’objet tombe en poussière »

Sous l'eau, des trésors endormis

N° 409 - Publié le 4 mai 2023
A-CORROS
Retrait mécanique des concrétions marines de l'ancre du Grand-Saint-Antoine, connu pour avoir apporté la peste à Marseille en 1720. Le navire fut vidé et brulé au large, pour enrayer l'épidémie.

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Alors que certaines épaves sont très bien conservées, d’autres se désintègrent. Et la sortie de l’eau est une phase particulièrement risquée pour la survie de l’objet.

Les épaves ne sont pas éternelles. Au fond des océans, oubliées et abîmées, certaines disparaissent avant même d’être retrouvées. D’autres sont découvertes presque intactes, des centaines d’années après leur naufrage. Sous l’eau, les matériaux ont en effet de plus grandes chances de survie que sur terre même si les conditions de conservation varient énormément selon l’environnement dans lequel ils sombrent. Le type de sol, les courants, la pression, la température ou encore la salinité sont autant de variables de dégradation. Car la matière est loin d’être inerte. Jean-Bernard Memet, docteur en sciences des matériaux et fondateur de l’entreprise A-Corros à Arles, spécialisée dans la conservation et la restauration du patrimoine métallique, considère même que le métal est vivant.

« Pour transformer du minerai de fer en métal, on le chauffe pour enlever l’oxygène. Dès que le fer tombe dans l’eau, il se fait “attraper” par l’oxygène pour revenir à sa forme de minerai », explique le spécialiste, régulièrement sollicité par le Drassm1. De la rouille se forme alors et des microalgues, qui captent le calcium et le magnésium de l’eau de mer, s’installent à la surface de l’objet. Petit à petit se forme une gangue de concrétion, une sorte de croûte protectrice qui « évite que l’oxygène, moteur de la corrosion, ne vienne attaquer le métal », précise Jean-Bernard Memet.

Remontée de l’objet

Mais l’étape la plus délicate réside dans la remontée de l’objet. « Au fil du temps, l’eau s’est installée à l’intérieur des vaisseaux du bois, c’est elle qui maintient son squelette. Telle une éponge, le bois perd sa forme en séchant », illustre Gilles Baron, restaurateur-conservateur pour le laboratoire Arc’Antique, à Nantes. L’une des solutions est de remplacer l’eau par de la résine. Quant au métal, le danger qui guette est le sel dont il s’est imprégné, en particulier les ions chlorures. En se desséchant, les cristaux prennent plus de place et fissurent l’objet. Sans compter qu’au contact de l’oxygène, une réaction chimique crée de l’acide chlorhydrique. « Si l’on ne fait rien, l’objet va peu à peu tomber en poussière. Notre travail consiste donc à éliminer les ions chlorure du métal2 », ajoute Jean-Bernard Memet.

Conservation in situ

Depuis une vingtaine d’années, la conservation in situ est privilégiée. Des scientifiques testent ainsi la protection cathodique, qui consiste à placer un autre morceau de métal sur une épave pour que la corrosion se concentre sur celui-ci. Mais la course contre la montre pour sauver les vestiges avant leur disparition est perdue d’avance. « En mer, un métal ferreux se corrode à une vitesse de 0,1 mm par an. Sachant qu’une coque de bateau mesure en moyenne 10 mm d’épaisseur, elle disparaît en théorie en 100 ans, souligne Jean-Bernard Memet. Grâce aux concrétions ou aux sédiments, la durée de vie des épaves est repoussée à 130 ans… Celles de la Première Guerre mondiale ont quasiment toutes disparu et celles de la Seconde sont extrêmement menacées. » C’est donc inéluctable : il faut accepter qu’une partie du patrimoine disparaisse.

 

VIOLETTE VAULOUP

1. Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines.
2. A l’aide de plusieurs méthodes, comme l’électrolyse.

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