À Rennes, ils écrivent l’histoire de la prison Jacques Cartier
Grand angle
Une douzaine de chercheurs et de non-chercheurs proches du milieu carcéral collectent les mémoires de l’ancienne prison rennaise pour montrer que le passé d’un lieu peut inspirer son avenir.
À dix minutes en métro du centre-ville de Rennes, les murs de briques et la rotonde de l’ancienne prison Jacques Cartier dénotent avec les pavillons et les immeubles qui l’entourent. Entre 1903 et 2010, cette maison d’arrêt, de correction et de justice a enfermé des milliers de prévenus, accusés et condamnés. Parmi eux : des résistants pendant l’Occupation et des soldats allemands après la Libération, mais aussi des indépendantistes algériens et des membres de l’OAS1. Remplacée il y a quatorze ans par le centre pénitentiaire de Vezin-le-Coquet car trop insérée dans le tissu urbain, la prison est depuis laissée à l’abandon. Rennes Métropole a racheté les lieux en 2021 « pour la transformer en un site à vocation culturelle et citoyenne », mais aucun projet précis n’a encore été annoncé. La réhabilitation est toutefois en cours ; des travaux sont prévus à l’automne pour préserver le site en attendant sa reconversion.
Passé et futur
Trois historiennes rennaises ont vu dans la renaissance de l’ancienne bâtisse l’opportunité d'en recueillir les mémoires. Fanny Le Bonhomme (Université de Poitiers), Gaïd Andro (Nantes Université) et Fanny Bugnon (Université Rennes 2) ont monté Primem, un projet de recherche participative qui réunit une douzaine de chercheurs et non-chercheurs. Débuté en décembre 2023, il doit permettre « de récolter pendant deux ans les témoignages de celles et ceux qui ont une relation à la prison : des anciens détenus, leurs proches, des surveillants mais aussi des voisins ou les descendants de résistants emprisonnés », explique Gaïd Andro. Le tout formera un grand fonds d’archives qui pourra servir à la recherche. « Mais à terme, nous prévoyons surtout de créer des outils de médiation comme des vidéos ou des capsules audio pour raconter l’histoire des lieux », complète Fanny Le Bonhomme.
© ARNAUD LOUBRY / RENNES VILLE ET MÉTROPOLE, ALAIN AMET / MUSÉE DE BRETAGNE
Loin d’être une simple enfilade de cellules, Jacques Cartier est un objet riche et complexe. « Quand on travaille sur un lieu qui change comme celui-ci, où les gens projettent un futur et où il y a un passé riche, ça suppose d’envisager l’histoire un peu différemment. Ce n’est pas un objet froid », analyse Gaïd Andro. Avec Primem, le trio de chercheuses veut penser de nouvelles manières de pratiquer la recherche, plus en horizontalité avec les non-chercheurs. « On ne voulait pas se positionner en “sachants”. De toutes façons, celles et ceux qui travaillent avec nous ont une expertise qui vient de leur expérience avec la prison, ça équilibre le rapport », précise l’historienne.
Pas un terrain comme les autres
Alain apporte ainsi son point de vue d’ancien surveillant, Serge son regard d’ex-détenu, Françoise sa perspective de visiteuse. Guy et Christian, membres de l’association Champs de justice qui se donne pour mission de « rapprocher les citoyens des mondes de la justice », connaissent par cœur l’histoire du site. Stefan a rejoint le projet avec sa double casquette d’anthropologue à l’EHESS2 à Paris et de voisin de la prison. Pour Gaïd Andro, travailler avec des personnes directement concernées par le sujet rend possible « une vraie circulation des savoirs, sans hiérarchisation », tout en profitant des connaissances et des expériences de ceux qui viennent « de l’intérieur ».
Fin janvier, le groupe s’est réuni pour travailler sur la méthode des entretiens, réalisés en binôme par un chercheur et un non-chercheur. C’était aussi l’occasion de faire le bilan des quatre premiers réalisés. La veille, Alain avait sauté le pas. « Je n’ai pas réussi à dormir hier soir, confie ce surveillant à la retraite. La personne nous a raconté sa vie, c’était poignant, je n’arrêtais pas d’y repenser. » Le sujet n’est pas simple. Les émotions affleurent facilement quand l’intime se mêle à l’histoire. D’ailleurs, le caractère scientifique du projet n'empêche pas l’humanité : il est possible de faire des pauses, de prendre le temps, rappelle-t-on. « Il ne faut pas sous-estimer les effets de ce genre d’exercice, à la fois pour celui qui témoigne et pour celui qui reçoit, insiste Fanny Le Bonhomme. La prison n’est pas un terrain comme les autres, c’est chargé de souvenirs, souvent douloureux et pas forcément très anciens. »
Serge est bien placé pour le comprendre. Le quinquagénaire a fait quatre séjours à Jacques Cartier dans les années 1980 et se souvient encore « des bruits et des odeurs de la première nuit ». Avant de mener lui-même des entretiens, il a été interrogé dans le cadre du projet. « Je dois bien avouer que ça m’a travaillé pendant un moment, ça m’a bouleversé d’en reparler mais pour moi, ça fait partie de la thérapie », raconte-t-il.

© ARNAUD LOUBRY / RENNES VILLE ET MÉTROPOLE, ALAIN AMET / MUSÉE DE BRETAGNE
Mémoires marginalisées
Sans collecte, un pan de l’histoire de la prison Jacques Cartier est condamné à tomber dans l’oubli. « Les mémoires stigmatisées, comme celles des anciens détenus, ont tendance à s’effacer très vite car elles ne sont pas formulées », fait remarquer Gaïd Andro. L’un des objectifs du projet Primem était de leur donner la parole. « Ce sont des gens qui ont souvent des réticences à parler et qui ne se rendent pas compte que leurs récits peuvent intéresser », souligne Fanny Le Bonhomme. D’ailleurs, le réseau des participants facilite la prise de contact. « Ça fait un effet boule de neige, résume l’historienne. Un ancien détenu parle plus facilement si l’un de ses amis fait partie du projet et le met en confiance. » En rassemblant souvenirs et récits, le groupe veut écrire l’histoire de la prison pour éviter qu’elle ne tombe aux oubliettes. « J’ai passé plus de 30 ans à Jacques Cartier, c’est l’essentiel de ma vie professionnelle, résume sobrement Alain, ça me ferait mal au cœur qu’aucune trace ne soit laissée, ce ne sont pas que des murs. »
Pour aller plus loin
1. L’Organisation de l’armée secrète était une organisation terroriste clandestine française proche de l'extrême droite, pour la défense de la présence française en Algérie.
2. École des hautes études en sciences sociales.
Pour témoigner ou rejoindre le projet : association.cartierlibre@gmail.com
TOUS LES GRANDS ANGLES
du magazine Sciences Ouest