La cigarette fait toujours un tabac
Le tabac : de la graine au mégot
Les efforts pour lutter contre l’hégémonie de la cigarette se multiplient, mais ces initiatives doivent faire face à des habitudes tenaces et à une industrie du tabac très puissante.
Paquet neutre, campagnes de prévention, mois sans tabac et taxation en constante augmentation… Où en sommes-nous de la lutte contre le tabagisme ? En 2022, en France, 31,8 % des 18-75 ans déclarent fumer, dont environ un quart quotidiennement. En légère hausse depuis la crise sanitaire due au Covid, la prévalence de fumeurs dans la population s’est pourtant effondrée depuis les années 1970. À l’époque, 60 à 70 % des Français allumaient une cigarette au moins de temps en temps.
« Que fumer devienne ringard »
Pour Karine Gallopel-Morvan, professeure des universités en marketing social à l’EHESP1 à Rennes, « la lutte contre le tabagisme a détérioré l’image du tabac, mais il est possible de faire bien mieux ». Dès 1991, la loi Evin interdit la publicité en faveur du tabac ou de ses produits. Mais le premier plan national de lutte contre le tabac, lui, date de 2014. « Entre temps, il ne s’est pas passé grand-chose, déplore la spécialiste. La France compte beaucoup plus de fumeurs que ses voisins : ils sont seulement 22 % de la population en Espagne, moins de 15 % en Grande-Bretagne. » Alors pourquoi quelque 15 millions de personnes continuent de faire fi des risques sanitaires ? Nicolas Guéguen, professeur des universités en sciences du comportement à l’Université Bretagne Sud, à Lorient, explique qu’il y a, « notamment chez les jeunes, un effet d’appartenance au groupe. La cigarette est un moment qui se partage, un rituel », et voir les autres fumer « déclenche un mécanisme de reproduction des comportements ». Selon lui, pour qu’il y ait moins de fumeurs, « il faudrait trouver une manière de rendre ça définitivement ringard ». Karine Gallopel-Morvan fait quant à elle d’autres suggestions, comme celle d’amplifier la portée des dispositifs de lutte contre la consommation de tabac, mais aussi de « mieux former leaders d’opinion et professionnels de santé à cet enjeu ». Enfin, il est urgent de mieux faire respecter la loi, car « 65 % des buralistes vendent encore des cigarettes aux mineurs, alors que ce sont justement les jeunes qui sont les plus exposés aux comportements addictifs ».
Un lobby très puissant
L’efficacité de ces mesures se heurte à un autre adversaire de taille : l’industrie du tabac. Principalement composée des grands fabricants de cigarettes, elle a activement participé à semer le doute sur les dangers sanitaires pour les fumeurs en finançant, au cours de la seconde moitié du 20e siècle, de fausses expertises scientifiques. « Cette stratégie de contestation du consensus établi sur la nocivité du tabac a participé à retarder la mise en place des politiques de santé publique », regrette la scientifique. De nombreuses associations luttant contre le tabagisme dénoncent encore aujourd’hui son pouvoir de lobbying2, à l’échelle européenne et mondiale.
1. École des hautes études en santé publique.
2. Influence ou pression sur un pouvoir politique.
TOUT LE DOSSIER
du magazine Sciences Ouest