« Sur le littoral, l’histoire disparaît »

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N° 423 - Publié le 30 octobre 2024
© CATHERINE DUPONT
Les amas coquilliers recèlent d'informations sur les climats et les modes de vie passés.

Cinq pays, dix doctorants, trois ans : un projet européen un peu particulier se prépare à former des chercheurs à l’étude des vestiges des communautés côtières préhistoriques. Mais pourquoi est-ce si important ?

Cela fait deux mois que Giada Pirrone et Anass Butsch ont posé leurs valises au Creaah1, à Rennes. Ces doctorants en archéologie, venus tout droit d’Italie et de Suisse, vont étudier pendant trois ans les modes de vie des communautés côtières préhistoriques. Leurs thèses s’imbriquent avec celles de huit autres chercheurs répartis entre la Suède, la Norvège, l’Espagne, la Lettonie et la France. Le projet Arche2, dont ils font partie, vise à former dix doctorants à l’étude des vestiges des populations de chasseurs-cueilleurs-pêcheurs.

Briser les frontières…


Giada Pirrone cherche à recenser et analyser les techniques maritimes et leurs évolutions en Europe entre −12000 et −2000. Anass Butsch, lui, s’intéresse aux amas coquilliers, ces petites collines artificielles, résultats de plusieurs années d’accumulation de restes de coquillages. Tous deux travaillent à partir de données déjà existantes mais éparpillées entre les différents pays. Le projet permet aujourd’hui de faire du lien entre ces connaissances. « En travaillant avec les doctorants des autres pays, on casse les frontières administratives mais aussi la barrière de la langue, qui sont souvent un frein à la recherche », note Anass Butsch. Concrètement, c’est par exemple l’occasion de profiter des « meilleures conditions de conservation de la matière organique, comme le bois en Lettonie où les sols sont moins acides qu’en Bretagne, pour étudier certaines techniques », complète Giada Pirrone. À plus long terme, le projet ambitionne ainsi de créer un réseau de chercheurs formés et spécialisés.


© VIOLETTE VAULOUP

Il faut dire qu’il y a urgence. De nombreux sites archéologiques côtiers sont menacés par l’érosion et la montée des eaux. « Sur le littoral, l’histoire est littéralement en train de disparaître, c’est un peu comme si une bibliothèque brûlait et que la seule chose qu’on puisse faire c’est photographier les pages », compare le doctorant.


…et les idées reçues


Les communautés côtières préhistoriques ont longtemps été dévalorisées. « À l’inverse, le travail du silex ou la chasse à l’arc ont été survalorisés, donc le mode de vie des populations vivant de la pêche est un peu sorti du radar de l’histoire », note Catherine Dupont, archéologue spécialiste des coquillages et des crustacés au Creaah. Pourtant, on sait que ces communautés avaient des connaissances importantes sur les coefficients de marées ou la conception de structures de piégeage des animaux marins. Mieux étudier leurs vestiges permettrait donc de faire tomber quelques stéréotypes. Mais si l’archéologie fait sens aujourd’hui, c’est aussi parce qu’elle fait résonner passé et présent. « Avec ce projet, on va être amenés à aborder des questions de sédentarité et de migration, anticipe Marie-Yvane Daire, archéologue au Creaah. Nos problèmes actuels s’inscrivent dans une longue lignée et je crois que l’étude du passé peut nous aider à prendre un peu de recul. »

VIOLETTE VAULOUP

1. Centre de recherche en archéologie, archéosciences, histoire.
2. Archaeological coastal heritage : past, present and future of a hidden prehistoric legacy.

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