Chercher ensemble : ce que les citoyens apportent à la science
Les sciences et recherches participatives permettent aux citoyens de s’intégrer, de temps en temps ou au quotidien, à une démarche scientifique. Encore en cours de définition, ces pratiques variées questionnent le monde de la recherche et la société.
Elles portent le nom de sciences citoyennes, recherches participatives ou partenariales. Leur point commun ? Faire participer de près ou de loin des citoyens à la science. « Il n’y a pas de consensus sur la définition des sciences et recherches participatives, avance Yves Bonny, maître de conférences en sociologie à l'Université Rennes 2. Il existe de nombreuses appellations, beaucoup de désaccords et d’ambiguïtés. C’est une notion encore en travail. » Elles sont une « sphère générale » pour Benoît Feildel, chercheur au laboratoire Eso1 et vice-président sciences et société de l’Université Rennes 2, et même « un archipel » selon le rapport Houllier2, qui souligne la « grande diversité d’approches et de disciplines, de sujets et de thèmes, comme de participants » et assure qu’« il n’existe pas de projet de sciences participatives typique ».
Participer à tout ?
Mais à quelles sciences peuvent contribuer les citoyens, et comment ? Les modalités de participation à la recherche sont particulièrement diverses et commencent dès la collecte de données. C’est ce sur quoi travaille Romain Julliard, professeur au MNHN3 et directeur de l’unité Mosaic4. « Le programme Spipoll, par exemple, permet depuis dix ans un suivi photographique des insectes pollinisateurs. Les gens appliquent un protocole scientifique qui consiste à prendre des photos de ces petits animaux sur une espèce de plantes à fleurs durant vingt minutes. Aujourd’hui, nous avons récolté près de 100 000 collections, soit plus d’un million de photos ! »
Si quelques domaines se prêtent moins facilement à l’intégration des non-scientifiques, comme la physique quantique ou les mathématiques fondamentales, certains tentent tout de même de s’y ouvrir. En économie, malgré « une conception épistémologique de la science qui privilégie la création de modèles à l’observation d’individus », Michel Renault, maître de conférences en sciences économiques à l’Université de Rennes, a ainsi mené des projets collaboratifs autour des indicateurs de richesse, de bien-être ou de pauvreté, impliquant des personnes concernées. Pour Benoît Feildel, les sciences humaines et sociales ont une place particulièrement privilégiée. « Leur avantage, c’est qu’elles sont déjà très en prise avec la société. Il y a un savoir-faire de la rencontre et du dialogue. » S’y sont d’ailleurs développées des formes très avancées de collaboration entre chercheurs et citoyens, comme la recherche-action participative, ayant pour but de faire participer les non-scientifiques à la quasi-totalité du processus, du questionnement initial à l’analyse. « L’action est une autre finalité de ces recherches, différente de la production de connaissances, qui permet aux participants d’agir grâce à l’aide du chercheur », note Yves Bonny. Il y voit une occasion de réfléchir sur la science et la place des savoirs, « un véritable enjeu culturel, qui soulève des questions épistémologiques : qu’est-ce qu’une connaissance valide et qui définit cela ? »

© OLIVIER DUGORNAY / IFREMER
Depuis 2013, les citoyens sont invités à signaler des phénomènes d'eaux colorées dus aux proliférations de microalgues grâce à l'application Phenomer lancée par l'Ifremer.
Réflexion commune
Cette réflexion est essentielle, puisque l’une des principales critiques adressées aux démarches participatives est celle de leur crédibilité scientifique. « Il ne faut pas prétendre que les citoyens deviennent tout à coup des chercheurs. Mais ils se “mettent en recherche” avec nous, et il y a une production de réflexion commune. » Cela se concrétise différemment en fonction des objectifs des scientifiques et des citoyens : ces premiers produisent du contenu scientifique en appliquant leurs méthodes à une situation donnée, les seconds ont intérêt à la création d’une forme de connaissance qui peut les orienter dans leurs décisions ou par rapport à leur situation. « Le fait d’associer des non-scientifiques au processus affecte le domaine de validité des résultats… Tout comme les modèles et les hypothèses dans les méthodologies classiques », relativise Michel Renault.
L’intérêt de ces démarches, c’est qu’elles peuvent « révéler des choses, avance le chercheur. Par exemple, d’un point de vue statistique, la pauvreté est très différente de ce que nous avons pu comprendre en travaillant avec ceux qui la vivent. Les méthodes classiques ne sont pas à rejeter, mais elles n’éclairent qu’une partie d’un phénomène plus large ». Les chercheurs trouvent bien d’autres bénéfices à ces collaborations : les participants qui comptaient jusqu’ici les papillons et les abeilles sont désormais assurés de leur déclin. Cette implication « leur donne envie d’agir pour les sauvegarder, constate Romain Julliard. Puisque nos recherches dépendent de leurs données, il y a une redéfinition des enjeux du savoir et de la position de sachant. On devient “les chercheurs des participants” en quelque sorte ! »
Un nouveau contexte
Si le débat public s’est emparé assez récemment du terme de sciences participatives, « la participation des amateurs à la science date au moins du 18e siècle », retrace Yves Bonny, évoquant les sociétés savantes qui portent alors haut l’idée de progrès scientifique avant que la recherche ne se professionnalise, excluant les amateurs. « Depuis les années 1970, il y a une contestation de cette coupure, retrace le chercheur. Les citoyens sont de plus en plus diplômés, le niveau de connaissances populaires augmente. Une contestation des expertises de la part de la société a émergé, visible dans l’influence des associations de malades ou dans les capacités de contre-expertise des ONG. » L’idée que les scientifiques ne sont plus les seuls détenteurs du savoir semble donc faire son chemin, dans « un contexte social, politique et environnemental qui remet aussi en cause les modalités traditionnelles de participation politique et de production des savoirs », situe Michel Renault. Pour lui, « il y a clairement une demande démocratique grandissante de la part des scientifiques. Mais elle vient aussi des professionnels de la société civile, qui s’interrogent et ont besoin d’un apport réflexif sur ce qu’ils font et sur leur impact. » Benoît Feildel abonde : « Nous sommes entrés dans l’Anthropocène5, et il y a un besoin de bifurcation sévère, si ce n’est radicale. C’est dans ce contexte-là que la question de l’utilité sociale de la science prend tout son sens. »
1. Espaces et sociétés.
2. Les sciences participatives en France (2016), co-écrit avec Jean-Baptiste Merilhou-Goudard.
3. Muséum national d’Histoire naturelle.
4. Méthodes et outils pour les sciences participatives.
5. Néologisme qui signifie « ère des humains », une nouvelle époque géologique qui a débuté au moment où notre influence sur la géologie et les écosystèmes est devenue significative à l'échelle de l'histoire de la Terre.
TOUT LE DOSSIER
du magazine Sciences Ouest