Océan et climat, des destins liés
L’océan joue un rôle majeur dans l’atténuation des effets du dérèglement climatique. Mais à quel prix ? Entre acidification et réchauffement, son fonctionnement est perturbé, entraînant des répercussions bien au-delà du milieu marin.
Des planisphères aux images satellites, impossible de le rater.
L’océan recouvre environ 70 % de la surface de notre planète, soit 360 millions de kilomètres carrés. Loin de se limiter à une nappe de vagues et d’écume, ses 3 700 mètres de profondeur moyenne en font un considérable réservoir en mouvement permanent. Des abysses à la surface, courants et tourbillons parcourent ce vaste volume d’eau salée qui joue un rôle majeur dans la régulation du climat.
Amortisseur
Un rôle qu’il assure notamment en répartissant l’excès de chaleur reçu au niveau des tropiques grâce aux courants transportant ces eaux chaudes vers des régions plus froides. Mais l’océan amortit aussi les effets du dérèglement climatique en absorbant 89 % de la chaleur générée par les activités humaines. En comparaison, les continents n’en absorbent que 5 %, les glaciers 4 % et seulement 2 % restent piégés dans l’atmosphère. « Sans océan, l’augmentation des températures terrestres serait beaucoup plus spectaculaire que celle que l’on connaît », note Paul Tréguer1, océanographe à l’IUEM2 et au Lemar3, à Plouzané.
Et son rôle d’amortisseur ne s’arrête pas là : c’est également un important puits de carbone. Au total, depuis 18504, l'océan a absorbé 26 % des émissions de CO2. Des échanges gazeux ont en effet lieu en permanence à l’interface air-mer. Une partie du dioxyde de carbone se dissout dans l’eau, où il est emporté par des courants de profondeur et séquestré au fond des océans pendant des centaines d’années. Le carbone est aussi absorbé par le phytoplancton et le zooplancton. Stocké dans leurs cadavres ou déjections, il descend la colonne d’eau pour se piéger dans les sédiments.
Mais ces mécanismes ne sont pas sans conséquences. Sous l’effet des changements climatiques, l’océan se transforme. « La dissolution de grandes quantités de dioxyde de carbone dans l’océan génère des réactions chimiques en cascade et entraîne une baisse du pH de l’eau », pointe Paul Tréguer. Ce processus nuit surtout aux organismes calcifiants, comme les huîtres ou les coraux, dont la structure calcaire est mal adaptée à un environnement plus acide. « La plupart des espèces ont les moyens de réagir mais les changements sont si rapides que toutes ne sont pas capables de s’adapter », souligne le chercheur.
Inévitablement, en absorbant l’excès de chaleur contenu dans l’atmosphère, l’océan se réchauffe, ce qui réduit sa capacité d’absorption du CO2. Mais l’augmentation de la température de l’eau déséquilibre aussi les écosystèmes et favorise le développement de certaines maladies liées à la prolifération de bactéries ou de microalgues par exemple. Sans compter que « le réchauffement de l’océan nourrit l’intensité de phénomènes météorologiques extrêmes comme les ouragans et les cyclones », complète Paul Tréguer. Et plus l’eau est chaude, plus elle occupe de place. Résultat : le niveau de la mer monte. Et de plus en plus vite. Les scientifiques estiment qu’il a augmenté de 20 cm entre 1900 et 2020, et de 11 cm rien qu’entre 1993 et 2023. Une élévation également favorisée par la fonte des glaciers, calottes glaciaires et inlandsis5. Cet apport d’eau douce diminue la salinité de l’eau dans les régions polaires. Conjugués, la baisse de la salinité et le réchauffement de l’océan devraient, selon les projections, aboutir à un affaiblissement de l’Amoc6, composante majeure de la circulation océanique, qui joue un rôle clé dans le stockage du CO2 et de la chaleur.
Nombreuses conséquences
L’océan subit donc de plein fouet le dérèglement climatique, et les répercussions sont nombreuses : climatiques, écologiques, mais aussi sociales et économiques. « La quantité de poissons disponible à la pêche va considérablement diminuer dans les années à venir, anticipe Adrien Comte, économiste de l’environnement au Lemar, à Plouzané. Et ce ne sont pas les pays responsables du dérèglement climatique qui sont les plus touchés. » De la pêche à l’agriculture en passant par le tourisme ou encore le prix de l’immobilier, un large panel de secteurs est concerné. « On assiste déjà à des phénomènes de gentrification climatique, à Miami par exemple, où certains logements de quartiers moins exposés sont rachetés par les plus riches », illustre le chercheur.
Il faut dire que les effets du changement climatique se font déjà sentir et que nos sociétés ne sont pas prêtes à faire face aux scénarios qui se profilent. « Les études économiques montrent qu’il est bénéfique à tous les niveaux d’agir le plus rapidement possible pour réduire les émissions de gaz à effets de serre plutôt que d’en payer le prix par la suite », souligne pourtant l’économiste.
Maintenir la vie
Face à l’urgence, des rassemblements comme la 3e Conférence des Nations Unies sur l’océan, organisée du 9 au 13 juin à Nice, peuvent-ils accélérer l’action ? Le sommet sera précédé d’une conférence scientifique qui vise à fournir des données et des conclusions censées servir de base aux discussions politiques. « C’est l’occasion d’attirer l’attention du monde sur l’océan et de le regarder sous toutes les facettes », avance Anne-Marie Tréguier, océanographe au Lops7, à Plouzané, et co-présidente du HCBC8. Mais la véritable solution semble résider dans un changement radical des manières de concevoir notre place sur Terre. Dans un rapport publié en décembre 2024, l’IPBES9 soulignait que « le changement transformateur […] nécessaire pour maintenir la vie sur cette planète exige de nouvelles compréhensions et approches stratégiques ».
Le groupe d’experts identifie notamment trois causes sous-jacentes de la perte de biodiversité et du déclin de la nature : « La déconnexion et la domination de la nature et des hommes, la concentration du pouvoir et des richesses et la priorité donnée aux gains matériels, individuels et à court terme ».
Davantage qu’un milieu à protéger, l’océan est une composante essentielle du système planétaire, dont nous faisons partie. « Aujourd’hui, c’est en grande partie la bonne santé des écosystèmes océaniques et les services qu’ils nous rendent qui font de nos sociétés ce qu’elles sont, note Anne-Marie Tréguier. Mais la Terre était habitable bien avant notre apparition. Nous, humains, sommes les grands régulateurs – ou dérégulateurs – du climat, c’est à nous de nous sauver, pas à l’océan. »
1. Auteur de L'Océan est-il le maître du climat ? (Éditions Apogée, 2024).
2. Institut universitaire européen de la mer.
3. Laboratoire des sciences de l'environnement marin.
4. Année de référence pour les simulations historiques dans le dernier rapport d'évaluation du Giec, elle marque la frontière avec la période préindustrielle.
5. Les calottes sont des glaciers d'eau douce très étendus qui recouvrent une surface continentale. Pour les étendues supérieures à 50 000 km2, comme au Groenland et en Antarctique, on parle d’inlandsis.
6. De l’anglais atlantic meridional overturning circulation ou circulation méridienne de retournement atlantique.
7. Laboratoire d’océanographie physique et spatiale.
8. Haut conseil breton pour le climat.
9. Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques.
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du magazine Sciences Ouest