Quand Néandertal rencontre Sapiens
Néandertal, de l'autre côté du miroir
Crâne d'Homo sapiens (à droite) Sépulture de Téviec (Morbihan)
Que se passe-t-il quand deux lignées humaines se croisent ? C’est ce qu’essaient de comprendre les scientifiques qui étudient les liens entre Néandertal et Homo sapiens, l’homme anatomiquement moderne.
Que reste-t-il chez nous, Sapiens, de notre lointain cousin ? Ces deux humanités se sont bel et bien croisées, et ont même cohabité en Europe pendant plusieurs milliers d’années. Leur première rencontre date d’il y a environ 100 000 ans. Homo sapiens, dont le berceau est l’Afrique, migre vers le Proche-Orient, où il s’hybride une première fois avec les Homo neanderthalensis les plus à l’Est. « On considère que tous les Sapiens hors d’Afrique sont issus de ce réservoir proche-oriental, à partir duquel il y aura au moins deux vagues de migrations vers l’Europe actuelle, explique Romain Pigeaud, préhistorien rattaché au Creaah1 et à l’EHESS2. Une première entre 50 000 et 45 000 ans avant le présent (AP) 3, dont on retrouve des traces jusqu’en Allemagne et en Italie, et une seconde vague, plus tardive, autour de 40 000 ans AP. »
Héritage génomique
Certains spécialistes font également l’hypothèse d’une troisième vague, qui aurait précédé les autres, aux alentours de 54 000 ans AP, mais les indices sont encore trop peu nombreux pour l’affirmer. C’est en tout cas de la dernière – dont les descendants finissent par supplanter totalement Néandertal – que nous descendons génétiquement, la première n’ayant selon toute vraisemblance pas « participé au pool génétique actuel ». En effet, s’il est bien un élément qui soit incontestable, c’est qu’en plus de s’être rencontrés à de nombreuses reprises, Néandertal et Sapiens se sont hybridés : on retrouve chez une partie de la population mondiale, hors Afrique, entre 2 et 4 % de gènes hérités de nos cousins néandertaliens.
Problèmes d’attribution
Mais ont-ils également partagé des éléments culturels ? Des langages ? Se sont-ils affrontés ou entraidés ? « C’est très compliqué de déterminer tout cela, d’abord parce que ces échanges laissent peu de traces, ensuite parce que c’est la période à la limite de la datation au carbone 14, les fouilles sont en général assez anciennes, et il faut parfois les refaire, annonce d’emblée le chercheur. Le seul outil néandertalien dont on est certain qu’il ait été transmis aux Sapiens, c’est le lissoir, une pièce en os aplatie qui sert à travailler les peaux. On suppose qu’il y a eu là un échange de technologies. »
Il existe de nombreux points sur lesquels on ne sait pas dire qui de Sapiens ou de Néandertal a été le premier : les sépultures, par exemple, mais aussi l’art pariétal, ou encore les parures et les techniques de débitage laminaire4. « Il existe trois hypothèses pour expliquer ces similitudes dans les cultures, avance Romain Pigeaud. Il est possible que, malgré une évolution séparée de Néandertal et Sapiens, il y ait eu une convergence dans l’évolution des techniques. La deuxième option serait qu’ils aient échangé des objets et des savoir-faire, et enfin il est aussi possible que Néandertal ait mené une sorte “d’espionnage industriel” pour copier les techniques de Sapiens. »
1. Centre de recherche en archéologie, archéosciences, histoire.
2. École des hautes études en sciences sociales.
3. Avant le présent, fixé au 1er janvier 1950.
4. Méthodes de débitage de la pierre dont la finalité est l'obtention d'une ou plusieurs lames.
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du magazine Sciences Ouest