« Un retour de la dignité à travers le goût »
Quelle alimentation pour demain ?
Et si nous achetions des légumes avec notre carte Vitale ? Un peu partout en France, des collectifs fédérés à l’échelle nationale expérimentent les caisses alimentaires : des modèles pour une future Sécurité sociale de l’alimentation. Pour lutter, notamment, contre la précarité.
« La Sécurité sociale de l’alimentation (SSA) est une idée politique, explique Pauline Scherer, sociologue intervenante à l’association LaBoca, à Montpellier. Un collectif national1 propose de faire de l’alimentation une nouvelle branche de la Sécu, qui garantirait à chacun un budget mensuel. » Ce concept a émergé d’un double constat. D’une part, le système alimentaire actuel est injuste : la précarité alimentaire touche 16 % des Français2, et n’épargne pas les paysans. D’autre part, il impacte fortement l’environnement et la santé publique. « La SSA repose sur trois piliers, reprend Pauline Scherer. D’abord l’universalité : c’est une protection sociale pour tous et toutes, contrairement à l’aide alimentaire. Ensuite, un financement par des cotisations sociales. Enfin, une approche démocratique, c’est-à-dire qu’avec notre carte Vitale, on achèterait une alimentation conventionnée, choisie collectivement par les citoyens locaux. » De 2022 à 2024, la sociologue a mené un travail de recherche-action sur la caisse alimentaire commune de Montpellier, qui regroupe désormais plus de 600 foyers. Chaque famille cotise selon ses revenus et, pendant cette première phase, recevait 100 euros par mois en monnaie alimentaire, la Mona. « Nous avons observé une réduction de la précarité alimentaire, quantitative, qualitative et sociale, et notamment plus d’achats de fruits et légumes de qualité, rapporte Pauline Scherer. Les personnes témoignent d’un retour de la dignité à travers le goût, le plaisir et le sentiment d’une plus grande appartenance à la société. »
Un vide juridique
À l’autre bout de l’Hexagone, dans le pays de Morlaix, une caisse alimentaire va être lancée cette année, « issue d’une réflexion autour des transitions, et de cette question : quelle alimentation voulons-nous demain sur notre territoire ? », explique Géraldine Gabillet, de l’association Ulamir-CPIE, qui accompagne le collectif. Un aspect particulièrement complexe de la SSA va être exploré pendant trois ans avec le pôle ESS3 et deux chercheurs de l’UBO4 : le financement par les entreprises. « L’idée est d’expérimenter ce qui n’a pas encore été fait ailleurs, avance Myriam Nourry, économiste, enseignant-chercheur au laboratoire Amure5, à Brest. Nous nous donnons d’abord une année pour construire le cadre juridique. » Des ateliers vont être organisés avec les citoyens et les employeurs volontaires, « une sorte de convention citoyenne à petite échelle, poursuit Basile Darmois, juriste, enseignant- chercheur au Lab-Lex. L’objectif est de qualifier les sommes versées par les entreprises, car il y a un vide juridique. En l’état du droit, nous ne pouvons pas créer une cotisation sociale sur le pays de Morlaix. » Une partie de la réponse pourrait se trouver dans les expérimentations qui ont précédé la naissance de la Sécurité sociale, en 1945.
1. securite-sociale-alimentation.org
2. 16 % des Français disent être obligés de s’imposer des restrictions budgétaires en termes d’alimentation, et 12 % déclarent ne pas avoir assez à manger (Source : Crédoc, 2025)
3. Pôle économie sociale et solidaire du Pays de Morlaix
4. Université de Bretagne Occidentale
5. Aménagement des usages, des ressources et des espaces marins et littoraux
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du magazine Sciences Ouest