Garde-manger et brocante millénaire

L'estran, au rythme des marées

N° 439 - Publié le 10 juin 2026
© JOSEPH-MARIE VILLARD
Brûlage de goémon à la pointe du phare de Loctudy (Finistère) vers 1920.

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Depuis la Préhistoire, les êtres humains utilisent les ressources de cette interface entre la terre et la mer pour se nourrir, faire du commerce, se parer ou encore cultiver.

Collecte de petits coquillages, de galets polis par la mer, de crustacés cachés sous des rochers ou d’algues comestibles… « Quand on met les gens sur l’estran, ils retrouvent leur instinct de chasseurs-cueilleurs », sourit Marie-Yvane Daire, archéologue au Creaah1, à Rennes. Elle en veut pour preuve la pratique de la pêche à pied, qui se transmet de génération en génération depuis des millénaires. « Même nomades, les populations préhistoriques avaient une bonne maîtrise des coefficients de marée et une vision naturaliste de l’estran, ajoute Catherine Dupont, archéozoologue au sein de la même unité de recherche. Elles sélectionnaient les espèces, puis les gabarits. On retrouve même dans les vestiges certaines choses que l’on ne consomme plus aujourd’hui, comme le monodonte2, ce qui montre une exploitation plus diverse de l’estran qu’actuellement. »

Frigo et boîte à outils


Mais l’estran n’est pas qu’un « frigo qui s’ouvre à chaque marée basse », comme le qualifie cette dernière. Certains mollusques servent à produire du colorant3, se voient devenir parure une fois cousus sur les habits ou arrangés en colliers, ou sont utilisés comme outils, les gros bivalves devenant d’utiles cuillères ou permettant de travailler la céramique. Les populations préhistoriques y ont aussi ramassé des morceaux de silex déposés sur l’estran par les marées, du bois flotté, des algues… « Il est difficile de reconstituer l’intégralité des usages de l’estran à travers le temps, notamment parce que les populations côtières et leurs pratiques sont très largement laissées en dehors des registres écrits », justifie Catherine Dupont. Seuls quelques indices d’usages archéologiquement récents demeurent.

Usages contemporains


Sur les côtes bretonnes, quelques vestiges attestent ainsi d’une intense exploitation du goémon, collecté puis séché dans des fours pour en faire des « pains de soude4 ». « Cette pratique date de la fin du 18e siècle, et est encore pratiquée à la marge. La collecte de certaines algues permet d’amender les champs, et le petit goémon, une algue blanche, fait office de gélifiant en cuisine », illustre Marie-Yvane Daire. Sont ensuite exploitées les roches des estrans, puisqu’on y trouve des carrières, ainsi que les argiles, et « même si c’est un usage désuet, la vase a été utilisée comme matériau de construction ». Mais c’est aussi le sel marin qui intéresse : on en retrouve des traces dans des ateliers dédiés dès l’âge du fer, avant que n’apparaissent les marais salants de Loire-Atlantique.

Les usages changent quand l’estran devient plage. Aujourd’hui, « utiliser » l’estran rime avec... bronzer et se promener en bord de mer. « Cet usage de loisir se développe massivement à partir de la popularisation des bains de mer, au milieu du 19e siècle. L’industrialisation, le développement des villégiatures et la généralisation des congés payés au 20e siècle feront le reste. »

Anna Sardin

1. Centre de recherche en archéologie, archéosciences, histoire.
2. Escargot marin semblable au bigorneau.
3. Notamment du pourpre, couleur signe d’autorité depuis l’époque gauloise.
4. Une activité qui prospère durant les guerres car c’est là la seule source de teinture d’iode, une solution désinfectante.

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