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© STEPHANE LESBATS / IFREMER

L’estran, au rythme des marées

N° 439 - Publié le 10 juin 2026

À l’interface entre la terre et la mer se dessine un milieu unique en son genre. Tour à tour découvert et recouvert par l’océan, il évolue au rythme des marées, abritant une biodiversité riche et complexe.

On l’imagine souvent à marée basse : l’estran s’étire, la mer en toile de fond. Mais à marée haute, le paysage change. Portées par le courant, les algues se redressent, les poissons remontent vers le rivage et des mollusques sortent de leur coquille. À la lisière entre deux mondes, l’estran ne choisit pas. Alternativement couvert et découvert par les marées, il est exposé à des conditions extrêmes.

Stress respiratoire


« Passer du haut au bas de l’estran, c’est pire que de passer du Sahara à l’Antarctique. En quelques mètres, on passe d’un milieu marin à un milieu aérien, ce sont des contrastes environnementaux monstrueux, soulève Gauthier Schaal, enseignant-chercheur en biologie et écologie marine à l’UBO1, à Brest. Les principaux stress sont les variations de température et de salinité ainsi que le risque de dessiccation, sans oublier un stress respiratoire pour les organismes à respiration aquatique sortis de leur milieu. » Certaines espèces subissent plus que d’autres ces fluctuations. C’est le cas des végétaux, qui ne peuvent pas se déplacer. Pour survivre, ils ont dû s’adapter à ces conditions difficiles. Les zostères par exemple, des plantes qui poussent souvent en herbiers, n’ont pas la même forme si elles sont plus ou moins souvent immergées. Pour se protéger de la lumière et de la chaleur, celles qui poussent plus en haut de l’estran sont denses et recroquevillées afin de conserver de l’humidité entre leurs feuilles. La patelle vulgaire s’acclimate elle aussi à son environnement, en modulant la forme de la coquille : plus aplatie en bas de l’estran, plus conique en haut, « pour limiter la surface exposée aux rayons du Soleil », explique Jacques Grall, chercheur en écologie marine à l’UBO, à Brest.

Certaines espèces ont également adapté leur mode de respiration pour survivre au balancement des marées. Le crabe par exemple, transporte un peu d’eau avec lui pour faire fonctionner ses branchies hors de la mer. La Thalassolimace de Cuvier fait partie des rares gastéropodes dotés de poumons à vivre sur l’estran. Lorsque la marée monte, elle s’abrite dans les anfractuosités de rochers, où persistent des poches d’air. « Plus on descend sur l’estran, moins les pressions environnementales sont fortes, mais plus la compétition augmente, car davantage d’espèces exploitent ce milieu plus favorable. La biodiversité y est donc plus importante », indique Thomas Burel, chercheur spécialiste de l’écologie côtière au Lemar2, à Brest.

Malgré ses conditions extrêmes, cet habitat abrite en effet une riche biodiversité. Gauthier Schaal estime « que les estrans bretons abritent 500 à 1 000 espèces différentes ». Une richesse qui s’explique notamment par l’hétérogénéité des côtes de la région, qui abrite à la fois des estrans rocheux et des estrans meubles (sableux ou vaseux).

À la surface de ces derniers, la vie se fait rare. La majorité des êtres vivants s’enfouit pour se protéger des prédateurs et des variations de l’environnement. « Il y a une trentaine d’espèces sous une serviette de plage, note Jacques Grall. On y trouve des mollusques comme la lutraire, la coque ou le couteau, mais aussi des crustacés tels que la puce de mer ou la gébie, une cousine de la langoustine qui peut creuser des galeries jusqu’à un mètre de profondeur. » Le sol abrite également des vers, l’arénicole par exemple, sorte de « lombric côtier » qui assure un rôle de « tapis roulant de l’estran en transportant le sédiment et le carbone entre les différentes couches », souligne Gauthier Schaal.

Zones refuges


À l’inverse, sur les estrans rocheux, la biodiversité, souvent plus riche, s’épanouit en surface. « C’est lié à la complexité de l’habitat : il y a des roches les unes sur les autres, des cavités, des failles, parfois des sédiments entre les rochers ou encore des grottes », décrypte le chercheur. Celles-ci représentent même parfois des zones refuges pour des éponges et des algues. « Lors des canicules marines, une partie des espèces ne supporte pas l’augmentation brutale de la température de l’eau. Dans les grottes, l’eau ne change pas de température, alors certaines espèces s’y réfugient avant de recoloniser le bord de mer », explique Jacques Grall.

Certains animaux dépendent de l’estran tout au long de leur cycle de vie. Pour d’autres, c’est un garde-manger ou une nurserie. Certains poissons, comme les soles, y pondent leurs œufs et grandissent dans ces petits fonds, à l’abri des prédateurs, avant de prendre le large. Les étourneaux et les goélands font partie des nombreux oiseaux à se nourrir sur l’estran. Mais ils ne sont pas les seuls. « La nuit, des chevreuils viennent manger les algues, et les renards y chassent des crabes », sourit Gauthier Schaal. À la limite haute de l’estran, la laisse de mer, le dépôt d’algues et de débris rejetés par les marées, constitue même un habitat à part entière. Elle abrite notamment des bactéries issues de la décomposition des végétaux et assure un couvert ombragé et humide aux espèces du sous-sol.

Un rôle de tampon


En plus d’abriter une biodiversité conséquente, ces milieux agissent sur le cycle du carbone. Grâce à la photosynthèse, les végétaux marins absorbent du CO2, temporairement stocké dans leur biomasse. « Une partie est ensuite enfouie dans le sédiment (estimation actuelle à 10 %), et une autre remise en circulation par le biais d’un recyclage important dans les eaux côtières (estimation proche de 90 %). Ces bilans sont assez difficiles à quantifier du fait de la diversité et de la complexité de ces écosystèmes », explique Emma Michaud, chercheuse CNRS en océanographie au Lemar, à Brest. Pour comprendre le phénomène plus finement à l’échelle des côtes françaises de l’Atlantique, elle participe au projet Cabestan, qui vise à mieux prédire l’évolution des capacités de stockage du carbone par les sédiments côtiers. Des capacités difficilement prises en compte dans les modèles d’évolution du climat, faute de données complètes, même si les estrans semblent jouer un rôle de régulateur, en compensant les émissions de gaz à effet de serre.

« Mais leur rôle dans le cycle du carbone est menacé par l’anthropisation du littoral et la montée des eaux, qui réduisent l’espace nécessaire au développement des végétaux », précise la chercheuse. Des végétaux qui sont aussi fragilisés par le ruissellement des pesticides jusqu’aux océans. À l’interface entre la terre et la mer, l’estran subit
la double peine.

Violette Vauloup

1. Université de Bretagne Occidentale.
2. Laboratoire des sciences de l'environnement marin.

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