Un écrin archéologique menacé
L'estran, au rythme des marées
Il arrive de croiser sur l’estran des vestiges archéologiques. Leur étude est une course contre la montre car, dans ce milieu hostile, ils peuvent disparaître aussi vite qu’ilssont apparus.
Pointes de flèche et perles préhistoriques, épaves de la Seconde Guerre mondiale, mégalithes du Néolithique ou tombes de l’âge du bronze… La zone littorale regorge de trésors archéologiques de toutes les époques. « Effectivement, le patrimoine situé sur les estrans est très riche car il est de diverse nature, explique Olivia Hulot, archéologue maritime responsable des littoraux de Bretagne et de Loire-Atlantique au Drassm1. On y découvre des sites littoraux relativement récents, mais cet espace intertidal était autrefois une zone continentale aujourd’hui submergée par la remontée du niveau marin, il y a donc des sites d’occupation anciens qui n’étaient pas côtiers à l’époque. Enfin, on y trouve des traces de périodes plus récentes, comme des lavoirs ou des vestiges du mur de l’Atlantique. En termes de chronologie, c’est vraiment le grand écart. »
Un patrimoine en danger
Pourtant, leur présence sur l’estran est fragile : si certains éléments, notamment organiques, sont mieux conservés par les dunes ou la tourbe, leur découverte est souvent soudaine et leur dégradation très rapide. « Il arrive de perdre des sites lors de séries de tempêtes. La première le découvre à la faveur d’un démaigrissement des sédiments, la suivante le fait disparaître », explique Marie-Yvane Daire, archéologue au Creaah2, à Rennes. « Les épaves de navires en bois, en particulier, peuvent s’altérer en quelques heures avec la marée, les vents et le fait d’être soudainement exposées à l’air », renchérit Olivia Hulot.
C’est là d’ailleurs tout l’enjeu : plus vite un site est repéré quand il émerge, plus vite son importance peut être évaluée et les données, relevées. Pour que l’alerte sonne rapidement, les archéologues ont mis en place voilà une vingtaine d’années le bien nommé réseau Alert3, qui permet de signaler facilement la découverte d’un site d’intérêt. « L’urgence, c’est de collecter l’information avant qu’elle ne disparaisse, car nous ne pouvons pas protéger les sites indéfiniment, soutient Marie-Yvane Daire. Beaucoup d’éléments jouent contre nous : d’abord les marées biquotidiennes, mais aussi l’érosion, la montée du niveau des eaux, les événements climatiques comme les tempêtes, les marées noires ou vertes, et les fréquentations du site, qui entraînent des prélèvements et le tassement des couches géologiques. » Grâce à ces signalements, elle a notamment dirigé des fouilles archéologiques à Plougasnou, dans le Finistère, qui ont permis de révéler une palissade en bois tressée, conservée dans la tourbe depuis le 5e siècle avant J.-C. Elle signale en fait « un site d’installation agricole gaulois, avec des restes alimentaires, des poteries, un foyer… À l’époque, ce site bordait plutôt une rivière : l’estran d’aujourd’hui était alors une vallée. Il faut se soumettre à une petite gymnastique mentale pour l’imaginer. »
Des découvertes à protéger
L’archéologue Philippe Gouézin, lui, s’occupe d’un vestige tout particulier. En 2017, au hasard d’un réaménagement de la pointe des Chats, sur l’île de Groix (Morbihan) et d’un signalement via le réseau Alert, il constate « des dalles verticales, qui se sont révélées être les restes d’un monument mégalithique passé sous les radars des archéologues ». Dans cette configuration dunaire, il existe alors la possibilité que des ossements aient été conservés, mais il y a urgence : avec la montée des eaux et les tempêtes plus fréquentes et plus intenses4, l’érosion menace la structure du bâtiment. Les fouilles, toujours en cours, y commencent en 2024. « Nous n’avons pas retrouvé de restes humains car le monument a été pillé à l’époque gauloise. En revanche, en plus des poteries, des silex et des restes de parures qui vont nous permettre de la dater, la structure architecturale de ce monument funéraire est tout à fait originale, et l’ensemble constitue une source de documentation scientifique importante », raconte l’archéologue. Après consultation des habitants, une demande a été faite aux services de l’État pour protéger le monument des effets de la mer, le restaurer et le présenter au public.
Sensibiliser les ramasseurs
D’autres fouilles urgentes ont également eu lieu sur l’île d’Yeu (Vendée), où des tombes de l’âge du bronze ont été découvertes à la suite de l’érosion des côtes, et dans de nombreux autres sites littoraux. « L’érosion, les tempêtes à répétition ou encore la montée des eaux permettent certes de découvrir de nouveaux sites, mais leur dégradation très rapide nécessite, pour les étudier, énormément de moyens, de temps, d’experts… C’est un peu de l’archéologie subie », souligne Philippe Gouézin. Et puis, il y a les découvertes inquiétantes. « On retrouve régulièrement des squelettes sur le littoral, illustre Olivia Hulot. Il faut d’abord les déclarer aux gendarmes, puisqu’il peut s’agir d’un crime contemporain, mais il peut aussi s’agir de restes humains en lien avec un site archéologique. » Pour protéger au mieux ces découvertes importantes, les archéologues sont unanimes : il faut également travailler à la sensibilisation des collectivités, des plongeurs et des promeneurs, pour qu’ils puissent reconnaître les vestiges et savoir à qui les signaler. Les traces patrimoniales sont parfois très discrètes et rien n’est plus simple que de les confondre avec autre chose. « Une fois que les données sont collectées et scrupuleusement enregistrées, le vestige est naturellement réenfoui. Il est parfois partiellement détruit au cours de l’étude, sauf s’il s’agit d’une structure bâtie, comme un lavoir en granit. Certains s’érodent au gré des marées, mais il faut raison garder : on ne peut pas préserver l’intégralité de ce qui se découvre ou s’échoue sur les côtes françaises, conclut la scientifique. Ce patrimoine est toutefois scrupuleusement conservé grâce aux archives documentaires. »
1. Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines, un service relevant du ministère de la Culture.
2. Centre de recherche en archéologie, archéosciences, histoire.
3. Archéologie, littoral et réchauffement terrestre, un réseau national.
4. Ces deux phénomènes sont des conséquences directes du changement climatique provoqué par les activités humaines.
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du magazine Sciences Ouest