Exotique, donc indésirable ?
Espèces invasives, quelles menaces ?
La classification d’une espèce comme envahissante ne fait pas l’unanimité au sein de la communauté scientifique, comme sa perception auprès du grand public. Focus sur des cas controversés.
L’Ibis sacré était-il envahissant ? Cet échassier originaire d’Afrique, échappé dans les années 1990 d’un parc du Morbihan, avait atteint plusieurs milliers d’individus du Morbihan à la Gironde. Problème : certains ont prédaté des œufs et des poussins dans des colonies de Sterne caugek et de Guifette noire, espèce indigène classée en danger. L’État ordonne « des opérations visant à limiter son expansion », comme l’écrit l’Office français de la biodiversité.
« L’Ibis sacré a été condamné à mort, traduit l’ornithologue et philosophe à l’Université de Rennes, Filipe Drapeau Vieira Contim. L’enquête a retenu les rares cas de nuisance sans les mettre en balance avec les bénéfices : il favorise l’installation de hérons indigènes rares, contribue à la régulation d’invertébrés et joue un rôle d’éboueur de la nature du fait de son régime nécrophage. Certaines espèces indigènes, comme le Grand Corbeau ou le Faucon pèlerin, ont en Bretagne un impact de prédation bien plus important que l’Ibis sacré sur les colonies de sternes et d’oiseaux marins, et les protecteurs de la nature laissent faire, considérant que c’est “naturel” », avance-t-il.
Que veut dire « exotique » ? C’est une espèce allochtone (qui n’occupe pas son aire d’origine), et qui y a été introduite par l’humain. L’hortensia était une plante américaine et asiatique avant d’être introduite en France à la fin du XVIIIe siècle. Elle symbolise aujourd’hui la Bretagne ! Comme le pointe l’ornithologue, « pour qualifier une espèce d’indigène ou au contraire allochtone, il faut un référentiel temporel qui fixe son aire d’origine. Or, il n’y a pas de convention unanimement acceptée ».
Cote de popularité
Florence Ménez, anthropologue à l’Université de Brest, spécialiste des interactions humain-milieu et des relations à l’environnement dans le cas de proliférations d’espèces marines, donne l’exemple de la bernache, un oiseau perçu différemment au Canada et aux États-Unis. « Cette gestion différente de part et d’autre d’une frontière administrative suscite des controverses, certains voulant l’éradiquer, d’autres l’érigeant en emblème. »
Indésirable pour les autorités françaises, le raton laveur est mondialement décliné en peluche. Ce n’est pas l’espèce qui est indésirable, mais une population de racoons sur un territoire donné, ce dont les habitants ne sont pas toujours au courant. L’Iguana iguana originaire d’Amérique latine, qui décime l’espèce endémique delicatissima et les cultures de la Martinique, « y est considéré comme plus joli, avec sa queue rayée. C’est la mascotte d’un club de kayak et il est parfois nourri par des habitants ». La terminologie a son importance. « Les mots utilisés peuvent être violents. Lorsque la palourde philippine est arrivée en Italie du Nord, dominait la perception que cette migration asiatique était un phénomène dangereux. L’idée d’un “grand remplacement” », poursuit l’anthropologue. Et si on remplaçait « exotique » par « vagabonde », propose le jardinier Gilles Clément dans son plaidoyer pour la biodiversité, Éloge des vagabondes (Nil, 2002) ? « Le problème, c’est qu’il peut y avoir disparition d’autres espèces, donc moins de diversité ! Il faut réguler, chercher un équilibre », conclut la scientifique.
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du magazine Sciences Ouest