Des jeunes se retirent de la vie sociale

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N° 368 - Publié le 4 janvier 2019
Laurent Guizard
Avec des confrères japonais, les sociologues Claude Martin et Céline Rothé étudient un phénomène peu connu encore en France, le hikikomori.

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Des Rennais étudient ce comportement, appelé hikikomori au Japon.

« Les hikikomori sont de jeunes adultes qui se retirent durablement de la vie sociale, explique Céline Rothé, ingénieure de recherche en sociologie à l’EHESP(1) à Rennes. Beaucoup ne donnent pas d’explication à leur retrait. Certains refusent d’entrer dans le monde, car ils se sentent en compétition avec les autres, dans tous les domaines sociaux. » Avec son collègue Claude Martin, directeur de recherche CNRS(2) en sociologie, elle s’intéresse aux jeunes qui s’enferment dans leur chambre pendant plusieurs mois, voire des années.

« Le hikikomori est un comportement qui peut apparaître chez de nombreux types de jeunes. Ce n’est pas une maladie. » S’enfermer serait un moyen de se protéger ou de se satisfaire du monde. Décrit pour la première fois en 1998 par le psychiatre japonais Tamaki Saito, le hikikomori pourrait concerner entre 600000 et 1200000 jeunes au Japon, dont 70 à 80 % sont des hommes âgés de 15 à 35 ans. Ils vivent reclus, dépendant en général de leurs proches pour les nourrir. Le pays du soleil levant n’est pas le seul concerné. Des cas ont été signalés aux États-Unis, en Australie, en Espagne, à Oman, en Italie, mais aussi en France.

Décrochage scolaire

D’où l’intérêt de l’étude “Bartle”(3), menée par des spécialistes français, japonais et italiens, sous la direction de Claude Martin. « Cette comparaison internationale a montré comment le phénomène se manifeste dans chaque pays, explique le sociologue. Ce comportement est lié à d’autres indicateurs, comme la qualité de la communication entre parent et enfant. »

Céline Rothé poursuit : « Nous nous sommes posés la question de la définition de ce comportement, qui varie selon les pays. » Au Japon, une durée d’enfermement de 6 mois est nécessaire pour parler de hikikomori, alors qu’en Corée du Sud, 3 mois suffisent. Quant à la France, « nous avons réinterprété des profils pour parler de jeunes en retrait », complète Claude Martin. Chez nous, le hikikomori n’est pas encore reconnu. Les jeunes concernés sont souvent dits “en décrochage scolaire” ou souffrant de “phobie scolaire”.

Ils ne demandent rien

Ces différences d’interprétations ne facilitent pas la prise en charge par des professionnels, quand il y en a une. Car en général, les jeunes en retrait ne demandent rien. « La plupart inverse même son cycle jour-nuit pour ne plus voir personne », indique Céline Rothé. « Les proches font face au jour le jour, voire s’en accommodent, ajoute Claude Martin. Le retrait du jeune n’est donc rendu visible que très tard, lorsque son entourage n’en peut plus. » Mais comment le prendre en charge ? Faut-il attendre ou bien diagnostiquer et traiter ? Autant de questions auxquelles l’équipe de scientifiques s’est intéressée lors de séminaires réguliers entre 2015 et 2018. Les conclusions vont paraître prochainement dans un livre aux Presses de l’EHESP.

Claire Guérou

(1) École des hautes études en santé publique.
(2) Laboratoire Arenes (CNRS, EHESP, Sciences Po Rennes, Université de Rennes 1).
(3) En référence à la nouvelle Bartleby, le scribe de Herman Melville parue en 1853. Un notaire refuse petit à petit de travailler. Il se replie sur lui-même en répondant à son patron « Je préfèrerais ne pas. »

Céline Rothé
celine.rothe@ehesp.fr

Claude Martin
claude.martin@ehesp.fr

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