À la recherche du navire disparu
Actualité
Où est passée la Marie Cordelière ? Historiens et sédimentologues enquêtent.
La Marie Cordelière n’a jamais été retrouvée. En 1512, le navire amiral d’Anne de Bretagne coule à la suite d’un combat épique contre le vaisseau anglais le Regent. Son capitaine Hervé de Portzmoguer s’est engagé face à l’Anglais pour couvrir l’escadre en fuite. L’abordage s’est terminé par la disparition des deux navires en rade de Brest.
En 2018, la Région Bretagne lance le deuxième appel à projets d’archéologie sous-marine Neptune(1) (lire ci-contre). Trois des sept projets retenus visent à retrouver les épaves de la Cordelière et du Regent. Les historiens de l’Université Bretagne Sud, les roboticiens de l’Ensta(2) Bretagne et les géomorphologues de l’Ifremer joignent leurs compétences pour localiser le naufrage. En juin 2018, une première campagne de prospection est menée aux côtés du Drassm(3). Les scientifiques fouillent une zone de 25 km² jamais explorée, à l’entrée du goulet de Brest. Mais nulle trace de la Cordelière ! Ils découvrent une autre épave(4). Une deuxième campagne est prévue en juillet 2019.
Trois mille archives
« Nous n’avons aucun doute, les épaves seront retrouvées », appuie Christophe Cerino. Ce spécialiste de l’histoire maritime à l’UBS encadre la recherche de données historiques sur le naufrage. Plus de trois mille archives anglaises ont été dépouillées ! Transcrites et analysées, elles permettront « d’aider les scientifiques à situer le lieu de la bataille et à mieux comprendre ces anciennes flottes de combat. »
« La Cordelière est probablement enfouie sous les sédiments », estime Luc Jaulin, professeur de robotique à l’Ensta Bretagne. Comment la voir ? Son équipe a conçu un robot sous-marin autonome, qui détecte les objets métalliques grâce à un magnétomètre(5). Tracté par un canot pneumatique, le robot quadrille les fonds marins pour établir une carte magnétique. L’artillerie en fer qui équipait la Cordelière ne devrait pas lui échapper... mais seul l’œil d’un archéologue pourra reconnaître les canons à l’origine des anomalies sur la carte.
À l’Ifremer, Axel Ehrhold glane des indices à partir de données sonars. Ce sédimentologue a cartographié les fonds de la rade de Brest entre 2007 et 2013.
370 indices découverts
« Il s’agit cette fois de regarder les images avec un œil d’archéologue, explique-t-il. L’objectif est de repérer les signaux qui ne correspondent pas à une formation géologique. Ils peuvent signaler une épave. » Plus de 370 indices ont été découverts. Certains sont de très petites tailles. D’autres plus remarquables, de 20 à 30 mètres, sont proches de la zone de recherche. « Avec ces indices, nous pourrons peut-être découvrir la Cordelière lors de futures recherches », se réjouit le chercheur.
Les dunes se déplacent
L’équipe a également découvert de grands mouvements de sable dans cette zone. Ils ont sûrement contribué à cacher les vestiges. Les dunes peuvent se déplacer de 20 à 40 mètres par an !
« Nous travaillons sur cette dynamique du sable pour donner des éléments plus concrets aux archéologues, poursuit Axel Ehrhold. Ce qu’ils ont vu à un moment donné se retrouvera peut-être sous le sable six mois plus tard. » Cette approche pluridisciplinaire inédite entre les trois équipes et le Drassm devrait porter ses fruits. À suivre.
S’approcher des trésors
L’archéologie marine est mise en valeur.
Les côtes bretonnes regorgent de trésors engloutis. Le troisième et dernier appel à projets Neptune(1) est lancé par la Région Bretagne pour aider des acteurs locaux à réaliser des projets d’archéologie sous-marine. « Nous voulons valoriser la richesse patrimoniale de ce qui est sous la mer », explique Anne Galo, vice-présidente de la Région en charge du tourisme et du patrimoine.
Le long du littoral
L’année dernière, sept projets ont été retenus. Un an après, les porteurs de projet 2018 reviennent sur leurs actions. Trois d’entre eux(2) ont pour but de retrouver la Cordelière (lire ci-contre). Mais des centaines d’autres épaves se trouvent le long des 2700 kilomètres de côtes bretonnes. Basée à Saint-Malo, l’Adramar(3) a pour mission de les répertorier sur une route virtuelle consultable en ligne (Atlas Ponant). « Cet été, les randonneurs bretons pourront découvrir ce patrimoine immergé au gré de leur cheminement le long du littoral », explique l’archéologue Anne Hoyau-Berry. L’association participe à la valorisation des “Ancres du Stole”, aux côtés de la ville de Ploemeur (Morbihan). Ce site archéologique sous-marin met en scène un ancien mouillage... sous l’eau ! Équipés d’un masque et d’un tuba, les curieux peuvent admirer, en plongée, des ancres du 18e siècle. Ce site méconnu sera mis en valeur par des panneaux signalétiques.
Le Musée du sous-marin de Lorient accueille un petit robot téléguidé. Équipé d’une caméra haute définition(4), ce ROV(5) va photographier des épaves de la Première Guerre mondiale. « Nous voulons offrir à nos visiteurs un espace sous-marin encore intact », indique Christophe Cerino, le président du musée.
Art et sciences
Quant à l’École européenne supérieure d’art de Bretagne, elle propose à ses élèves de réinterpréter des sites archéologiques sous-marins sous une forme artistique (sculpture, photo ou vidéo). Une exposition associant l’art et la science sera ainsi créée en 2020.
(1) Nouvelle exploration patrimoniale triennale des univers nautiques engloutis.
(2) École nationale supérieure de techniques avancées, à Brest.
(3) Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines du ministère de la Culture.
(4) Lire Une épave inattendue, Sciences Ouest n° 369, février 2019.
(5) Cet appareil mesure l’intensité ou la direction d’un champ magnétique.
(6) Nouvelle exploration patrimoniale triennale des univers nautiques engloutis.
(7) L’Université Bretagne Sud, l’Ifremer, l’Ensta Bretagne.
(8) L’Association pour le développement de la recherche en archéologie maritime
(9) Caméra 4k.
(10) Véhicule sous-marin contrôlé à distance.
Christophe Cerino
christophe.cerino@univ-ubs.fr
Axel Ehrhold
tél. 02 98 22 43 19
axel.ehrhold@ifremer.fr
Luc Jaulin
tél. 02 98 34 88 12
lucjaulin@gmail.com
TOUTES LES ACTUALITÉS
du magazine Sciences Ouest