En verre & contre tout
À l’occasion de l’Année internationale du verre, l’archéologue Françoise Labaune revient sur 3 500 ans d’une histoire… éclatante.
«Les plus anciens objets en verre retrouvés en Bretagne datent de l’âge du Bronze1, mais il ne faut pas s’attendre à du verre incolore tel qu’on le rencontre aujourd’hui. La teinte naturelle du verre est en réalité le bleu turquoise. » Dans le bureau cessonnais de Françoise Labaune, archéologue à l’Inrap2, les objets en provenance de plusieurs chantiers de fouilles attendent d’être examinés dans un empilage de caisses. Le quotidien de cette spécialiste de la céramique et du verre est rythmé par des découvertes hautes en couleur : « Durant toute la Protohistoire3 et les débuts de l’Antiquité, les objets en verre étaient très colorés. Pour leurs propriétaires, c’était l’intérêt principal de ce matériau. »
La chercheuse déplore toutefois la rareté des vestiges archéologiques antérieurs au 3e siècle avant J.-C. « Les techniques de l’époque ne permettaient pas de façonner de gros objets. Le verre était surtout utilisé en parures, sous forme de perles, de bracelets ou inclus dans des broderies. Certains de ces objets peuvent aujourd’hui remonter à la surface des champs après les labours ou des intempéries. Leurs couleurs vives attirent l’attention pendant les prospections. » Les perles sont alors envoyées au laboratoire CNRS de l’Iramat4 à Orléans, où les chercheurs utilisent l’analyse par spectrométrie laser pour déterminer la composition et l’origine géographique des matériaux anciens. Surprise : les perles gauloises récoltées en Bretagne n’étaient pas fabriquées dans la région !
Commerce antique
Où, alors ? La chimie élémentaire du verre donne un premier élément de réponse : « Jusqu’à la fin de l’Antiquité, sa fabrication reposait sur trois composants principaux. Tout d’abord, la silice qui représentait 70 % de la masse totale. Elle était obtenue à partir du sable qui contient de l’oxyde de fer, responsable de la couleur bleue. » Le deuxième ingrédient était beaucoup plus contraignant : « Il fallait utiliser du natron, un minerai vitreux issu de gisements volcaniques que l’on ne trouve qu’en Syrie, en Palestine et en Égypte. C’est d’ailleurs là que le verre a été inventé. Un agent stabilisant, comme la chaux, permettait ensuite de fixer le mélange, auquel des agents colorants pouvaient être ajoutés. »

H. NEVEU-DEROTRIE / MUSEE DOBREE / GRAND PATRIMOINE DE LOIRE-ATLANTIQUE
Ce vase à parfums, appelé alabastre, mesure 9,5 cm de haut et 3,4 cm de large. Conçu avec une pâte de verre entre le 2e et le 1er siècle avant J.-C., il a été mis au jour en Méditerranée orientale.
La plupart des vestiges bretons ne proviennent pourtant pas directement des ateliers syro-palestiniens. Les artisans y produisaient certes des objets finis, mais surtout des “lingots de verre”, un matériau brut qui pouvait être transporté et fondu ailleurs, dans des ateliers secondaires. C’est finalement dans la région de Venise que certaines perles gauloises étaient façonnées. Elles étaient ensuite disséminées à travers l’Europe par les marchands qui empruntaient les grandes routes commerciales. Compte tenu de leur coût de fabrication et d’acheminement, les parures en verre demeuraient réservées à une élite. Mais au 1er siècle après J.-C., les procédés de fabrication ont été complètement bouleversés par une double révolution technologique. « Les anciens fours en argile, de taille modeste, ont été remplacés par des fours maçonnés à deux étages qui pouvaient désormais atteindre 900 à 1 500 °C, contre seulement 500 à 800 °C auparavant. C’est aussi à ce moment-là qu’est apparue la canne à souffler, un outil qui a permis aux verriers de former des bulles de verre soufflé. » Ces nouvelles techniques ont ouvert la voie au développement d’une large gamme de récipients, au potentiel commercial considérable.
Première industrialisation
Les ateliers secondaires ont alors fleuri partout en Bretagne5, permettant une première industrialisation de la production du verre qui, à son tour, a rendu le matériau accessible à une plus grande partie de la population. « Il semble que Rennes soit devenu un secteur de production assez important pour l’ouest de la Gaule, au même titre que Lyon, Reims ou Marseille. Les fouilles archéologiques ont déjà révélé l’existence de quatre fours autour de la place Sainte-Anne et d’un autre à Cesson-Sévigné. » L’usage du verre ne s’est d’ailleurs pas limité aux récipients puisque certains édifices publics étaient parés de verre à vitre, toujours bleu, comme les thermes rennais de la rue d’Échange.
Malheureusement, à l’aube du Moyen Âge, les grandes invasions ont mis un coup d’arrêt à l’essor de la production de verre en Europe en perturbant sévèrement les routes commerciales, et donc l’approvisionnement en natron. « Sous les Mérovingiens6, la production de récipients s’est effondrée. Les maîtres verriers ne se sont pas pour autant avoués vaincus : après des tâtonnements, ils se sont aperçus que le natron pouvait être remplacé par de la potasse issue de cendres de végétaux. » Et quels sont les végétaux les plus riches en potasse ? La fougère et la salicorne, que l’on trouve en abondance en Bretagne ! Mais un tel changement de composition n’a pas été sans conséquences pour la qualité du verre. « Le nouveau matériau était plus fragile. Cette caractéristique a orienté les productions médiévales vers des objets plus fins et des formes plus élancées. D’un point de vue archéologique, ce verre s’est désagrégé très rapidement, allant jusqu’à disparaître complètement. Nous avons peu de traces des objets de la vie quotidienne de cette époque. »
Du 11e siècle à la fin du Moyen Âge, le verre a principalement servi à produire des vitraux pour les églises. Puis, sous l’Ancien Régime7, le droit de fabriquer ce matériau et de façonner des objets est progressivement devenu un privilège réservé à la noblesse8. En effet, la verrerie était destinée aux fils cadets qui s’installaient sur les terres forestières de leur famille ou de leurs mécènes pour bénéficier du bois de chauffe et des fougères. « À la Renaissance, les ustensiles de table en verre étaient aussi précieux que l’argenterie. Il a fallu attendre la fin du 18e siècle pour que le matériau se démocratise grâce aux progrès industriels. » Pour Françoise Labaune, la tradition verrière bretonne est encore très perceptible dans le Pays de Fougères. « Jusqu’aux années 1960, Fougères abritait une cristallerie réputée. Le secteur est aujourd’hui tourné vers la recherche de pointe et la production innovante. » L’histoire est donc loin d’être terminée...
1. Vers 1500 av. J.-C.
2. Institut national de recherches archéologiques préventives.
3. De 2300 à 50 av. J.-C.
4. Institut de recherche sur les archéomatériaux.
5. Comme dans tout l’Empire romain.
6. Dynastie régnant en Gaule de 481 à 751.
7. De François Ier (1515) à la Révolution française (1789).
8. Il s’agissait d’une exception, accordée par les souverains, car les nobles n’avaient théoriquement pas le droit d’exercer les métiers du commerce ou de l’industrie.
Françoise Labaune,
francoise.labaune@inrap.fr
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