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Les règles, ces oubliées des sciences

N° 411 - Publié le 1 septembre 2023

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Empêtrées dans des tabous immémoriaux, les menstruations ont longtemps été délaissées par les sciences. Si des progrès se font aujourd’hui ressentir, le chemin vers la compréhension et la prise en charge des différents troubles menstruels s’avère encore sinueux.

400 cycles menstruels, 2 400 jours de règles. C’est ce que traverse en moyenne au cours de sa vie la moitié de la population mondiale. Pendant un cycle qui dure normalement entre 25 et 35 jours, des hormones produites par les ovaires et des glandes sous le cerveau conduisent notamment à la maturation de la muqueuse utérine, la préparant à accueillir une éventuelle grossesse. Si un embryon ne s’y implante pas, la muqueuse se détache : c’est le début des règles. Mais ce phénomène si commun peut s’avérer être une véritable épreuve pour les personnes menstruées. Selon une étude de l’Ifop1 réalisée pour la marque Intima en 2021, 48 % des femmes souffrent de règles douloureuses et 81 % ressentent des effets négatifs2 sur leur état psychologique à cette période. Outre ces douleurs, les menstruations constituent un motif de remarques désobligeantes chez un tiers des femmes. Méconnaissance et stigmatisation, ce sang qui doit être caché a été un instrument de la domination masculine pendant des siècles.

Impureté et souillure

Durant l’Europe des Lumières, l’origine des règles n’était pas encore expliquée, la compréhension des mécanismes biologiques du cycle ne débutant qu’au 20e siècle. Pendant la seconde moitié du 18e siècle, de nombreux traités médicaux sur la santé des femmes voient le jour, sous le regard de médecins masculins. Vu comme impur, voire toxique, le sang doit être impérativement évacué, au point de pratiquer des saignées quand les règles n’arrivent pas. « La médecine vient conforter l’opinion, les superstitions et la religion, qui considèrent que la femme qui a ses règles est impure et souillée », raconte Aurélie Chatenet-Calyste, maîtresse de conférences en histoire moderne à l’Université Rennes 2. L’utérus, à l’origine du mot hystérie, devient à la fois source de peur et d’infériorisation. « La femme est décrite comme soumise à son utérus, une sorte de monstre avec une vie propre, qui va influencer sa santé physique et psychologique. Sous une caution scientifique, on justifie qu’il ne faut pas donner de responsabilités aux femmes », ajoute la chercheuse.

Même si cette vision a changé, le sang menstruel fait toujours figure d’un certain imaginaire. Les premières règles sont encore souvent célébrées comme un passage à un statut de femme et après ce moment symbolique, l’invisibilisation devient le nouveau quotidien. C’est la peur que quelqu’un sache « qu’on les a », c’est éviter de les rendre visibles aux yeux des autres. « Cette injonction paradoxale est un bon moyen de rendre les femmes impuissantes en leur disant que ce qui sort de leur corps est sale », analyse Élise Thiébaut, journaliste et auteure de l’ouvrage Ceci est mon sang3.

Une recherche figée par le tabou

Bien que les idées reçues dépeignant le sang des règles comme toxique sont aujourd'hui presque totalement effacées, les mystères entourant les cycles menstruels ne sont pas tous résolus, surtout lorsqu’ils concernent les différents troubles associés que sont les règles douloureuses, l’endométriose, le syndrome prémenstruel ou encore celui des ovaires polykystiques. Même si les facteurs de risque commencent à être compris, les causes de leur manifestation pour chaque personne concernée le sont beaucoup moins.

Mais la difficulté que pose cette hétérogénéité n’explique pas à elle seule le retard des sciences à ce sujet. Loin d’être épargnées, elles ont été imprégnées du tabou des règles au même titre que la société. « Cette idée optimiste que la science serait au-dessus de l’idéologie, objective et ne réagissant pas aux conditionnements sociaux est fausse », développe Élise Thiébaut. N’oublions pas qu’il y a encore quelques années, de nombreuses problématiques liées aux cycles menstruels n’étaient pas considérées. « Quand j’étais interne en gynécologie en 2007, personne ne parlait d’endométriose, raconte Marie- Catherine Morin-Charbonnier, gynécologue obstétricienne à Rennes. Il y avait également une certaine violence psychologique dans le déni des troubles, notamment lorsque des gynécologues disaient aux patientes qu’il était normal que les règles soient douloureuses. » Outre cette dévaluation de la parole des concernées, le manque de projets consacrés aux cycles menstruels n’a pas aidé la recherche à progresser. « C’est un sujet qui était souvent sous-financé ou consacré à la grossesse. Les menstruations étaient considérées comme une grossesse non aboutie et pas comme un phénomène ayant son propre intérêt, explique Camille Berthelot, chercheuse en génomique à l’Institut Pasteur. Cela commence à évoluer, mais l’essentiel des études cliniques doit encore être complété par des recherches fondamentales sur la physiologie et la mécanique des menstruations », ajoute-t-elle.

Celles qui parlent

C’est surtout grâce aux personnes qui ressentent les douleurs dans leur chair que les choses ont bougé. Opérations de sensibilisation, développement du lien entre les professionnels de la santé et les patientes, co-financement de projets de recherche, les associations ont participé à la mise en lumière des troubles jusqu’alors invisibilisés. Cette parole s’est également fait entendre grâce à l’émergence d’un nouvel outil durant les années 2010 : les médias sociaux4. « Ils ont permis de créer des contenus visuels, textuels et audio sans qu’il y ait besoin de comité de validation, explique Sophie Barel, doctorante en sciences de l’information et de la communication à l’Université Rennes 2. Les conversations autrefois privées qui évoquaient un phénomène normal que sont les règles se sont déplacées dans un espace semi-public, ce qui a participé à leur mise en visibilité et à leur normalisation. » Cette médiatisation des règles s’accompagne également d’une évolution chez le personnel soignant. « L’accès aux soins s’est diversifié. Les patientes peuvent maintenant s’adresser aux gynécologues, à des médecins généralistes de plus en plus spécialisés et aux sages-femmes qui proposent également des consultations de suivi en dehors de la grossesse », explique Marie-Catherine Morin-Charbonnier. Finalement, rendre visibles ces oubliées des sciences, c’est à la fois lutter pour faire progresser la recherche sur les cycles menstruels et les troubles associés, tout en banalisant le sang qui en résulte, car, lorsqu’il s’écoule, il n’y a pas mort d’homme.

NOLANE LANGLOIS

1. Réalisée via un questionnaire auto-administré en ligne les 17 et 18 avril 2021 auprès d’un échantillon de 1010 femmes, représentatif de la population féminine française âgée de 15 à 49 ans résidant en France métropolitaine.
2. Parmi elles, 80 % se sentent fatiguées et 59 % se sentent mal dans leur corps.
3. Editions La découverte, 2017.
4. Les blogs puis les réseaux sociaux.

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