Au Hellfest, des scientifiques étudient la foule
Grand angle
Depuis trois ans, des chercheurs rennais se rendent au célèbre festival pour étudier les mouvements de foule et développer un système destiné à prévenir les accidents lors des rassemblements de masse.
Des milliers de voitures s’étalent à perte de vue au beau milieu du vignoble nantais. Le parking s’agrandit de minute en minute tandis qu’au loin, un chapelet de bus défile sans interruption. Les véhicules se remplissent à vitesse grand V. À l’intérieur, les corps se pressent les uns contre les autres. C’est à se demander si les portes fermeront. « En physique, la foule est comparée à un milieu granulaire : elle occupe un volume différent si elle est tassée, comme du café moulu dans une boîte », nous expliquera-t-on plus tard. La navette finit par démarrer, direction le Hellfest. Fin juin, pendant quatre jours, 280 000 personnes (festivaliers, techniciens, bénévoles…) se rejoignent dans ce temple du métal, à Clisson, en Loire-Atlantique.
Il n’est pas 11h et la foule se masse déjà au pied de la cathédrale, sa mythique porte d’entrée. Sur les côtés, un brumisateur géant asperge les festivaliers. Ici, tout est renversant de gigantisme. Les 45 hectares du site accueillent six scènes, une grande roue, d’innombrables buvettes et stands de restauration, le plus grand magasin éphémère d’Europe… Le lieu idéal, en somme, pour implanter un « observatoire des foules ».
Depuis trois ans, Julien Pettré, informaticien à l’Inria1, à Rennes, et son équipe profitent de l’événement pour mener leurs recherches. « On est là pour tester des outils qui permettent de comprendre la foule : comment elle se répartit dans l’environnement et ce qu’elle fait », hurle-t-il par-dessus la musique. Lancé en 2020, le projet européen Crowd DNA, qui doit s’achever à l’automne, vise à développer un système capable de détecter les signes avant-coureurs d’un mouvement dangereux, comme celui qui a coûté la vie à 159 personnes en Corée du Sud, en octobre 2022.
Ondes de choc
Dès que la densité est trop élevée, le contact entre individus peut présenter des dangers, comme « l’asphyxie après la compression de la cage thoracique, et plus rarement par piétinement », détaille le scientifique sous le regard inquiet d’un festivalier aux traits tirés et à l’oreille tendue. Les ondes de choc font partie des phénomènes les plus redoutés. « Passé un certain seuil de densité, le mouvement se propage comme une vague sur l’eau », compare-t-il. Pour éviter une telle situation, il ne suffit pourtant pas de limiter le nombre de personnes au mètre carré, ce qui est par ailleurs impossible. C’est souvent lorsqu’elle est associée au mouvement que la densité devient dangereuse. Sans compter que « nous n’avons pas tous la même tolérance à cette dernière ainsi qu’à la pression, et que d’autres facteurs, tels que la météo, l’alcool ou encore le stress, entrent en jeu dans le déclenchement d’un accident », note le chercheur.

Depuis trois ans, Julien Pettré se rend au Hellfest. Avec son équipe, il observe la foule grâce aux images Lidar.
Son équipe contribue à identifier les signes précurseurs des ondes de choc, comme les mouvements en grappe, c’est-à-dire un groupe qui bouge en un seul bloc dans la foule. L’enjeu est de les détecter en temps réel pour agir avant qu’il ne soit trop tard. « Je ne sais pas si les outils sur lesquels travaillent les scientifiques pourraient nous être utiles, il faudra voir une fois le système mis au point », confie Mohamed Bahnas, en charge de la sécurité du festival. Au Hellfest comme ailleurs, il existe déjà des procédures de surveillance. Des agents sont par exemple placés à l’avant des scènes tandis que d’autres scrutent les images de vidéosurveillance. « Il y a un fossé entre les chercheurs et les professionnels de la sécurité des événements de masse, cela justifie nos expériences ici, pour rapprocher les deux mondes », soulève Julien Pettré.
Chaos chorégraphié
Il suffit de prendre un peu de hauteur pour observer les rivières humaines qui coulent dans le même sens, dessinant des allées dont on ne voit plus le sol. Le site a des allures de fourmilière. Quelques mètres plus haut, des boîtiers blancs « détectent le signal naturellement émis par tous les appareils en Wifi ou en Bluetooth, comme les smartphones » 2, indique Manon Gaziello, d’Inocess, une start-up qui accompagne l’Inria sur le projet. Les données sont transmises aux scientifiques, installés dans les coulisses du festival, au fond d’un Algéco où se confondent l’écho d’un concert et le bourdonnement des ordinateurs. « On reconstitue les flux piétons de circulation sur le site, ce qui nous permet de comprendre comment les personnes s’organisent pour se rendre sur une zone, et donc quelle voie d’accès il faudrait par exemple bloquer pour limiter la densité à tel endroit », indique Julien Pettré, bientôt interrompu : « Ça commence à s’agiter », signale l’un de ses collègues. Devant lui, une vue plongeante du public qui se tortille, permise par des caméras placées en haut des scènes. Soudain, l’écran change et une multitude de points colorés s’affiche. « C’est la même image mais capturée par Lidar3, qui indique les zones vides », explique Julien Pettré. En temps réel, les scientifiques observent la foule se diviser en deux, laissant une allée entre les deux camps qui finissent par se charger dans un joyeux bazar. Le wall of death, comme les pogos ou les circle pit4, sont des danses métal emblématiques, « toutefois ces mouvements de foule ne sont pas dangereux, les gens savent ce qu’ils font et personne n’est forcé de participer, c’est une sorte de chaos chorégraphié », relativise le chercheur.
La plus grosse partie du projet a lieu en laboratoire. « Mais c'est important d’être sur le site, ici on teste les outils et on acquiert des données qui permettront de valider des théories », résume Julien Pettré. Et parfois, les scientifiques se joignent à la foule le temps d’un concert. L’un des chercheurs lève les yeux de son écran : « Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour la science ? »
1. Institut national de recherche en informatique et en automatique.
2. Le boîtier donne une indication de proximité par rapport au détecteur, pas une position exacte.
3. Technique de mesure de distance qui exploite les propriétés de la lumière.
4. Le pogo consiste à sauter de façon désordonnée en essayant de se bousculer. Dans un circle pit, les participants courent en cercle sur un rythme rapide.
TOUS LES GRANDS ANGLES
du magazine Sciences Ouest