Entendre la voix de l’Océan au Diapason
Actualité
Le centre culturel du campus de Beaulieu, à Rennes, accueille une installation déroutante, à la croisée de l’art et des sciences. Le but ? Montrer qu’on peut se passer des matériaux de construction traditionnels, souvent peu écologiques, à condition d’avoir quelques idées et beaucoup d’envie.
Écouter le chant des baleines grâce à un disque fabriqué avec des algues dans un igloo construit avec des filaments de moules ? Vous ne rêvez pas, c’est bien l’expérience totalement inédite, intitulée Vox Oceano, que propose l’artiste Caroline Desnoëttes du 5 au 16 janvier au Diapason, à Rennes. De son propre aveu, « il faut être complètement cinglée pour penser à ça ! ». Cinglée peut-être, persévérante assurément.Rien n’a été simple pour parvenir à cette prouesse technologique. « J’ai eu l’idée il y a quatre ou cinq ans mais le processus de fabrication a duré deux années. »
Tout est parti d’un constat : depuis 75 ans, les vinyles sont fabriqués à partir de matériaux pétrosourcés. « N’y a-t-il pas moyen de faire autrement ?, s’est questionnée la créatrice. J’aime faire des œuvres à impact écologique. Et si je faisais un disque en algues ? » Le concept était né. Il ne restait « plus qu’à » le mettre en forme. Entourée de plusieurs scientifiques, dont Jean-Luc Audic, chercheur et professeur en chimie des matériaux à l’ISCR¹, et Kevin Cascella, biologiste marin et chargé des affaires environnementales au Comité national de la conchyliculture, Caroline Desnoëttes teste une multitude de recettes : « Il fallait trouver le bon mélange entre les algues et la gomme-laque2, la bonne vitesse de malaxage, la température parfaite, le broyage idéal… Après des centaines d’essais, on a enfin réussi à graver quelque chose et à entendre un chant de baleine ! », se réjouit encore cette amoureuse de l’océan.
Vinyle éphémère
Six disques ont été gravés et l’un d’eux a même été envoyé à Paul Watson3 en prison. Et si le 33 tours s’use et perd de sa qualité au fil des écoutes ? Qu’importe ! « C’est justement mon message : écoutons les géants tant qu’on le peut car peut-être que plus tard on ne les entendra plus, tout comme ce vinyle éphémère. Si les baleines chantent, ça veut dire qu’en dessous, tout va bien. »
Quant à l’igloo qui abrite le tourne-disque, il a été fabriqué avec des byssus de moules, les filaments adhésifs naturels que les bivalves sécrètent pour se fixer à leur support. « C’est quoi cette matière de dingue ? », a immédiatement pensé l’artiste lorsqu’elle a entendu parler de ce nouveau matériau. Cette ressource naturelle est abondante puisque 4 500 tonnes de byssus sont disponibles chaque année. Les fibres, une fois nettoyées, sont transformées en panneaux découpables de quelques centimètres d’épaisseur qui constituent un excellent isolant acoustique et thermique. La précieuse marchandise est récupérée à Cancale auprès des mytiliculteurs de la région, heureux de valoriser ainsi le co-produit de leur travail. « Un échange de bons procédés », peut-on lire sur le site de Bysco, l’entreprise nantaise qui commercialise ce textile technique. Pour Caroline Desnoëttes, l’association était évidente.
1. Institut des sciences chimiques de Rennes.
2. Résine naturelle sécrétée par les cochenilles.
3. Emblématique fondateur de l’association écologiste Sea Shepherd, emprisonné quelques mois en 2024 au Groenland.
TOUTES LES ACTUALITÉS
du magazine Sciences Ouest