Un être empathique… … Et capable d’abstraction ?
Néandertal, de l'autre côté du miroir
Au fur et à mesure des découvertes, les spécialistes se rendent compte que Néandertal n’est pas un être primitif comme on l’a longtemps pensé, mais potentiellement capable de prendre soin des autres. « Premier indice : au moins une partie des sociétés néandertaliennes enterrent leurs morts, justifie Marylène Patou-Mathis, préhistorienne spécialiste de Néandertal et directrice de recherche émérite au CNRS. Il y a un véritable soin aux défunts : certains sont inhumés en position fœtale, ou avec des orientations particulières du corps et, parfois, des objets funéraires. » De la Charente à l’Ouzbékistan, les chercheurs ont découvert une cinquantaine de sépultures attribuées à Néandertal, dont la plus ancienne daterait de 170 000 à 120 000 ans avant le présent1.
En étudiant les squelettes, ils s’aperçoivent également que certains individus n’auraient pas pu survivre bien longtemps sans l’aide de leur groupe. Handicaps, blessures de chasse ou fractures importantes… Le cas de Shanidar 1, découvert dans la grotte du même nom, dans l’actuel Kurdistan irakien, est particulièrement parlant : il survit à de multiples blessures, une cécité de l’œil droit, une surdité totale et l’amputation d’un de ses bras au niveau du coude, jusqu’à l’âge de 40 ans environ. « Pour moi, cela montre clairement une forme de solidarité entre eux, continue la scientifique. On peut supposer que dans des groupes généralement composés de 30 à 50 individus, chaque personne est importante, et donc que des pratiques thérapeutiques ont pu se développer dans une optique de soin, voire d’affection les uns pour les autres. »

© CC BY-SA 4.0 / LUC-HENRI FAGE / SSAC
Structure aménagée par l’Homme, il y a 176 500 ans, au fond de la grotte de Bruniquel à partir de 400 fragments de stalagmites brisées.
Ainsi, une autre question se pose : Néandertal avait-il des pensées symboliques ? Un ou plusieurs dieux ? Se représentait-il le monde et l’Univers ? Les indices rassemblés sont peu nombreux, mais indéniables, comme le cas de la grotte de Bruniquel, dans le Tarn-et-Garonne. Au bout d’une longue galerie souterraine, sur le sol d’une petite salle, plus de 400 fragments de stalagmites ont été disposés en deux ovales, un grand et un plus petit. Il n’y a ni outil en pierre ni ossement d’animaux, seuls des foyers attestent d’anciens feux. Et ce, il y a environ 176 500 ans. « En l’absence de plus de preuves, il est impossible d’affirmer avec certitude ce qui a été fait ici, potentiellement un rituel. En tout cas, ce n’était pas un lieu de vie », conclut Marylène Patou-Mathis. D’autres témoins de l’existence d’une pensée symbolique ont été retrouvés, comme de la matière colorante, quelques signes géométriques et entailles gravés sur des os et des pierres, l’usage de plumes et de serres, ou encore la collecte d’objets curieux, comme des fossiles. Si aucune représentation figurative n’est attribuable à ce jour aux Néandertaliens, ils pourraient être les auteurs des premiers graphismes abstraits (surtout des points et des traits). Que représentent-ils ? Entre les préhistoriens spécialistes de l’art paléolithique, le débat est vif. « Personnellement, je n’en sais rien, avoue Marylène Patou-Mathis. De plus, la discussion concernant l’attribution de toutes les peintures figuratives à Homo sapiens est en débat. Il est donc très difficile de retrouver les motivations de leurs auteurs. »
1. Tabun 1, Mont Carmel, en Israël.
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du magazine Sciences Ouest