Requiem pour un fou

Grand angle

N° 386 - Publié le 25 février 2021
ARMEL DENIAU
Si, en plus des poussins qui meurent, les adultes bien portants ne reviennent pas, c'est l'avenir de la colonie qui est en péril.

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Véritable écrin de nature, la réserve naturelle des Sept-Îles sert de refuge pour les fous de Bassan. Ces oiseaux remarquables ne sont pourtant pas à l’abri d’un malheur.

Au large de Perros-Guirec, dans les Côtes-d’Armor, se cache un trésor bien gardé. Protégé par les aspérités de l’île Rouzic, au sein de la réserve naturelle nationale des Sept-Îles1, ce joyau diffuse un halo blanc visible depuis la terre. Bien plus précieux qu’un minerai rare, il s’agit de l’unique colonie de fous de Bassan en France métropolitaine. « Elle constitue 4 % de l’effectif mondial. Il n’y a que 54 colonies dans le monde ! » Pascal Provost, le conservateur de la réserve naturelle, pèse ses mots. Pour cause, cette colonie singulière est en danger. Depuis 2010, le nombre d’individus décline, oscillant de manière chaotique.

La pêche industrielle

Une équipe2 de chercheurs anglais et français a suivi pendant une quinzaine d’années les fous de Bassan de l’île Rouzic. « À l’issue des recherches, nous avons constaté qu’il y avait seulement 40 % de jeunes à l’envol entre 2012 et 2019 contre 80 % dans les années 90 », explique Pascal Provost, qui a contribué à l’étude. Cela veut dire qu’aujourd’hui moins d’un couple sur deux réussit à élever son petit. « Nous observons ces échecs de reproduction sur le terrain et à l’aide de vidéosurveillance », poursuit-il. Grâce à des marqueurs isotopiques3, les scientifiques ont identifié l’origine de ce malheur : la pêche industrielle dans l’Atlantique Nord-Ouest qui élimine notamment le maquereau4, proie favorite du fou de l’île Rouzic. Depuis une décennie, les quotas5 de pêche de ce poisson sont si peu respectés que les pêcheries ont perdu la certification Marine Stewardship Council6. Comme la ressource alimentaire manque dans les environs, l’oiseau costarmoricain peine à se nourrir ainsi que ses poussins. Certains individus n’apprendront jamais à voler.
Les fous de Bassan élisent domicile sur l’île Rouzic en été pour élever les petits. Mais ils ne se cantonnent pas à la Bretagne. Bien au contraire, ce sont de grands voyageurs. Ils passent la période inter-nuptiale7 au large de l’Europe occidentale, de l’Afrique de l’Ouest et en Méditerranée. Les scientifiques ont pu suivre les mouvements de certains individus de la colonie à l’aide de géolocateurs8. L’analyse des données récoltées est sans appel.

JAQUELINE PIRIOU - La réserve naturelle des Sept-îles héberge l'unique colonie de fous de Bassan en France.

« Certains oiseaux ne reviennent pas en Bretagne après ce long voyage », souligne Pascal Provost. En 2006-2007, le retour migratoire des oiseaux était de 100 %, puis il a plongé brutalement à moins de 30 % après 2015. Des chiffres expliqués en partie par le braconnage au sein des quartiers d’hiver, en Afrique de l’Ouest. « Des navires au large des côtes mauritaniennes ont capturé des milliers d’oiseaux marins, dont des fous de Bassan pour le commerce chinois. »
Et puis, comme pour beaucoup d’oiseaux marins, les fous de l’île Rouzic sont victimes de la pêche accidentelle en se noyant, emmêlés dans un filet ou pris au piège d’un hameçon.

Une lueur d’espoir

« Les fous de Bassan ont une maturité sexuelle tardive et ils vivent très longtemps9. Ils peuvent produire un jeune chaque année. Si, en plus des poussins qui meurent, les adultes bien portants ne reviennent pas, c’est l’avenir de la colonie qui est en péril », alerte l’ornithologue. Une lueur d’espoir cependant : le pourcentage de jeunes à l’envol est remonté à 63 % en 2020. « Est-ce qu’il y a eu moins de pêche grâce au confinement ? C’est à démontrer… », tempère Pascal Provost. Le fou de Bassan est une espèce très résiliente, mais qu’adviendra-t-il des autres oiseaux marins moins résistants ? En cinquante ans, ils ont diminué de moitié à l’échelle mondiale. « Finalement, le déclin de la population de l’île Rouzic témoigne d’un dysfonctionnement critique des écosystèmes marins. »

Un patrimoine vivant

Aux Sept-Îles, la réserve naturelle devrait s’agrandir à l’horizon 2022 pour améliorer les conditions de repos de la colonie de fous de Bassan. Emblématique des Côtes-d’Armor, elle n’a pas qu’une valeur intrinsèque10, elle a aussi une valeur économique11. « Cette colonie structure la vie économique de la Bretagne Nord et tout particulièrement de la Côte de granit rose. Chaque année, la compagnie maritime Armor Navigation transporte quelques 100 000 passagers qui viennent observer les fous de Bassan et les macareux des Sept-Îles. Ce sont des visiteurs qui réservent des nuitées dans les hôtels, qui sortent au restaurant et qui fréquentent aussi des musées », explique Pascal Provost. 
Le grand oiseau blanc très mobile de l’île Rouzic constitue un patrimoine vivant. Il est alors plus difficile de le protéger à l’inverse des sculptures de Rodin ou la Mona Lisa. Comment préserver le fou de Bassan ? La Ligue pour la protection des oiseaux propose différentes solutions. La première serait d’interdire les pêches destinées à la production de farine de poisson12 comme celle du maquereau. Et il faudrait suspendre les subventions européennes soutenant la pêche industrielle au détriment d'une pêche durable et respectueuse de l’environnement. Ces mesures aideraient à la conservation du fou de l’île Rouzic et plus globalement, de la biodiversité marine.

PAULE-ÉMILIE RUY

1. Gérée par la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO).
2. Dont les recherches ont été pilotées par David Grémillet du CNRS. Elles ont été publiées dans la revue Marine Biology en décembre 2020.
3. Ils permettent de définir le régime alimentaire d’organismes vivants en fournissant l’abondance en carbone et en azote présents dans les tissus de l’animal.
4. En France, deux tiers des maquereaux pêchés seraient transformés en farine animale pour nourrir les poissons d’élevage.
5. Fixés chaque année par l’Union européenne et préconisés par le Conseil international pour l’exploitation de la mer et la garantie d’une pêche durable.
6. Label attribué de manière indépendante à un produit de la mer pêché durablement.
7. De novembre à janvier.
8. Petite balise électronique permettant la géolocalisation grâce à l’analyse de la luminosité ambiante.
9. De 20 à 25 ans à l’état sauvage.
10. Se dit d’un organisme qui procure de la satisfaction aux êtres humains lorsqu’il est vivant. Les humains ont le devoir moral de le respecter afin de préserver la biodiversité sur Terre.
11. Comme pour les baleines, lire aussi “La disparition des baleines serait un point de non-retour”, Sciences Ouest n°384, novembre-décembre 2020.
12. Appelée pêche minotière.

Pascal Provost
pascal.provost@lpo.fr

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