De la steppe au désert
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Une étude internationale met au jour l’histoire des steppes d’Asie centrale qui pourrait bien se reproduire. Des chercheurs rennais y ont contribué.
Les steppes d’Asie centrale s’étendent de la Volga jusqu’en Mongolie, en passant par le nord de la Chine. Elles sont l’un des plus vastes écosystèmes au monde, peuplé notamment de gazelles et de tigres sibériens. Des chercheurs de l’Université d’Amsterdam et du CNRS ont croisé des données inédites pour reconstruire leur évolution climatique et environnementale pendant 40 millions d’années1.
Témoins insoupçonnés du passé
Leur principal allié : les sédiments. Pour les récolter, ils ont fouillé le sol au flanc des montagnes. « Nous avons creusé des tranchées pour explorer les couches géologiques », explique Guillaume Dupont-Nivet, chercheur au laboratoire Géosciences Rennes2. Leur datation précise est difficile mais possible grâce à plusieurs méthodes. « Celle du argon-argon3 permet de remonter très loin dans le temps. Elle n’est possible que sur les cendres volcaniques, très rares ici. » Mais l’équipe est parvenue à en découvrir une, la seule trouvée dans cette région. « Cette cendre remonte à 50 millions d’années ! »
Les sédiments regorgent de témoins insoupçonnés du passé, comme les grains de pollen. Pour déterminer l’espèce végétale, les chercheurs regardent leur forme ou leur rugosité. « Ainsi, nous identifions le climat qui régnait au moment de leur enfouissement : une grande proportion de pollens de conifères indique par exemple un climat plutôt froid. » Récolter ces grains microscopiques est un travail délicat : « il ne faut pas polluer le prélèvement avec des pollens actuels. »
Trois phases climatiques
Les chercheurs ont identifié trois grandes phases climatiques. Les steppes d’Asie centrale existaient déjà il y a 40 millions d’années, mais elles deviennent arides à cause d'un grand changement climatique il y a 34 millions d’années. « L’apparition de la calotte glaciaire sur l’Antarctique fait baisser le niveau marin, ce qui provoque une diminution de l’humidité. » La végétation disparaît peu à peu et le désert s’installe. Les gigantesques mammifères qui peuplaient les plaines s’éteignent et seuls des rongeurs survivent. « C’est 20 millions d’années plus tard qu’on observe un retour graduel des steppes. » Un dérèglement du climat dont la cause, encore inconnue, a permis une saison relativement humide et chaude. « Ces steppes sont différentes : la faune et la flore sont nouvelles, on les connaît bien car elles sont encore là, 15 millions d’années plus tard. »
Cet éclairage sur le passé permet d’alerter sur l’avenir : les steppes d’Asie centrale sont menacées par le réchauffement climatique. « Ces milieux sont très fragiles, la région est aride et les variations de températures risquent de devenir encore plus extrêmes dans les années à venir. Il existe un seuil au-delà duquel le processus est quasiment irréversible. Ce qu’on observe aujourd’hui est similaire à la désertification d’il y a 34 millions d’années. » La préservation des steppes est essentielle pour la biodiversité et pour ses centaines de millions d’habitants.
1. Ces résultats ont été publiés dans Science Advances, 2020, dans le cadre du projet européen ERC Magic.
2. CNRS et Université de Rennes 1 (Osur).
3. Méthode de datation isotopique similaire à la datation au carbone 14.
Guillaume Dupont-Nivet
guillaume.dupont-nivet@univ-rennes1.fr
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