L'eau, une ressource indispensable menacée
Exploitée depuis plusieurs milliers d’années par l’espèce humaine pour subvenir à ses besoins, la ressource en eau est en danger. Des solutions existent toutefois, entre sobriété et relocalisation des prélèvements.
À l’origine de la vie sur Terre, l’eau est présente sur notre planète depuis plus de 4 milliards d’années. Et depuis tout ce temps, sa quantité n'a pas changé. C'est en effet toujours la même eau qui se transforme et circule à la surface du globe : on parle du cycle de l'eau. Une partie des précipitations1 alimente les rivières et termine sa course dans les océans tandis qu’une autre s'infiltre dans le sol et alimente les nappes d'eau souterraine ou les racines des végétaux. Dans ce dernier cas, l’eau circule alors dans la plante et est rejetée partiellement par les feuilles sous forme de vapeur, c'est l'évapotranspiration. Cette vapeur, accompagnée par celle issue de l’évaporation des océans, se condense et forme des nuages qui donneront naissance à des précipitations. Le cycle peut alors recommencer.
Rétrospective du contrôle de l’eau
Foncièrement dépendantes de ce cycle, nos sociétés se sont pour la plupart développées auprès des sources d’eau douce depuis la sédentarisation de l’espèce humaine, environ 9 000 ans avant J.-C. Les premiers ouvrages de transport de l’eau remontent à l’Antiquité, attestés par la présence de tuyaux en terre cuite découverts en Crète et datés de 2 500 ans avant J.-C. Plus tard, les Grecs et les Romains construisent des aqueducs pour acheminer l’eau jusqu’à des réservoirs, fontaines et bassins publics. « Ce mode de transport gravitaire de l’eau reste néanmoins conditionné à la géographie des lieux », explique Emmanuelle Hellier, enseignante-chercheuse en aménagement de l'espace et urbanisme au laboratoire Eso2 à l’Université Rennes 2. En France, jusqu’au 19e siècle, les porteurs d'eau3 et le puits individuel restent les principaux moyens de distribution de la ressource : en 1850, encore 20 000 porteurs sont présents à Paris. À la fin du siècle, les villes européennes commencent à s’équiper en réseaux d’alimentation et d’évacuation, « mais c’est seulement vers 1950 que l’assainissement dans les villes est développé », note Emmanuelle Hellier.

© ARNAUD LOUBRY / RENNES VILLE ET METROPOLE
Les égoutiers du service assainissement de la Ville de Rennes en opération.
De nos jours, l’eau douce est prélevée au sein des réserves d’eau souterraine ou superficielle (rivières, lacs…) par des pompes. « En métropole, l’alimentation en eau potable provient principalement des eaux souterraines, sauf en Bretagne où la majorité des prélèvements sont faits dans des rivières », détaille Luc Aquilina, enseignant-chercheur en géosciences à l’Université de Rennes.
Après son traitement en usine de potabilisation, l’eau est distribuée dans le réseau d’alimentation en eau potable (AEP), sur lequel sont branchées les habitations, ainsi que certaines usines et exploitations agricoles4. Après utilisation, les eaux usées sont acheminées vers une station d’épuration via le réseau d’assainissement collectif, puis rejetées dans le milieu naturel si elles sont suffisamment décontaminées.
Depuis la révolution industrielle, les prélèvements ont été multipliés par huit à l’échelle mondiale : au début du 20e siècle, l’humanité prélevait environ 600 milliards de mètres cubes d’eau par an, contre 4 800 aujourd’hui. L’eau est en effet indispensable à la survie physiologique de notre espèce, mais conditionne également le confort de nos sociétés modernes et la viabilité du système économique actuel, puisque la fabrication de l’ensemble de ce que nous consommons nécessite de l’eau.
D’innombrables usages
En France, plus de la moitié des 32 milliards de mètres cubes d’eau douce prélevés5 chaque année est utilisée pour refroidir les centrales thermiques (nucléaires et à flamme). L’agriculture et l’industrie nécessitent quant à elles chacune environ 3 milliards de mètres cubes d’eau par an. Au total, près des trois quarts de l’eau pompée en France sont utilisés pour produire de l’énergie, des produits alimentaires et des biens industriels. Seuls 5 milliards de mètres cubes sur les 32 prélevés annuellement alimentent le réseau AEP, auquel sont raccordés les ménages. Ces différents secteurs – énergie, industrie, agriculture, usages domestiques – reflètent la pluralité d’utilisations de la ressource en eau et suggèrent un complexe système de répartition. Or, « nos usages et notre gestion de l’eau doivent évoluer, nous tendons vers un régime de fin d’abondance de la ressource », assène Véronique Van Tilbeurgh, enseignante-chercheuse en sociologie de l'environnement au laboratoire Eso à l’Université Rennes 2.
De multiples pressions
L’eau et son cycle font aujourd’hui face à de nombreuses menaces. En premier lieu, le réchauffement climatique et ses conséquences sur la répartition temporelle et spatiale des pluies, ainsi que sur la récurrence des phénomènes extrêmes (inondations, sécheresses). Outre ce bouleversement global, « nous devons aujourd’hui faire face à des contraintes socio-démographiques qui accentuent les pressions sur la ressource, comme le maintien de pratiques agricoles problématiques, l’urbanisation grandissante des littoraux et métropoles, ou encore des mouvements de populations », explicite Véronique Van Tilbeurgh. La démographie est en effet en augmentation à l’échelle planétaire – 9 milliards d’habitants prévus en 2050 – d’autant plus que le modèle sociétal occidental privilégie la consommation d’aliments et de biens à production gourmande en eau, tels que la viande bovine, le café, ou encore le textile. La demande mondiale en eau devrait ainsi continuer de croître de 20 à 30 % à l’horizon 2050. Enfin, la pollution menace directement l’eau et ses écosystèmes, et la rend impropre à la consommation.
Des tensions quant à la gestion quantitative comme qualitative de l’eau se développent donc, à toutes les échelles. Pour les contrer, l’État français a présenté en mars 2023 un plan national pour l’eau dont les dispositions visent à réduire de 10 % les prélèvements d’ici à 2030. « Les solutions à ces tensions doivent être débattues et trouvées avec l’ensemble des partenaires, mais la discussion actuelle est déséquilibrée : certains secteurs, comme l’agriculture ou l’industrie, ont beaucoup plus de poids que n’en aura jamais la défense de l’environnement », déplore Luc Aquilina. Il est donc urgent d’agir à tous les niveaux, mais aussi et surtout de choisir : quelle eau, et pour quels usages, voulons-nous pour le monde de demain ?
1. Pluie, neige, grêle.
2. Espaces et sociétés.
3. Personnes dont le métier est de transporter l’eau.
4. Les installations non branchées sur le réseau AEP utilisent des forages ou puits privés.
5. Retirés du milieu, restitués ou non.
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du magazine Sciences Ouest